2025 : Année Noire pour le VC Canadien
Imaginez un écosystème vibrant de startups qui, du jour au lendemain, se retrouve privé d’une partie essentielle de son oxygène : le capital-risque. En 2025, le Canada a vécu exactement cela. Les chiffres publiés récemment par RBCx ne laissent aucun doute : l’année écoulée a été la pire pour la levée de fonds en VC depuis 2016. Moins de moyens, moins de fonds, et une concentration inquiétante du capital restant.
Un « perfect storm » sur l’écosystème canadien
Le rapport annuel de RBCx, publié début janvier 2026, dresse un portrait sans complaisance. Seulement 21 fonds canadiens ont réussi à clôturer leur levée en 2025, pour un total de près de 2,1 milliards de dollars canadiens. C’est non seulement le montant le plus bas depuis neuf ans, mais aussi le nombre de fonds fermés le plus faible depuis 2018.
Ce recul brutal n’est pas arrivé par hasard. Il résulte d’une conjonction rare de facteurs négatifs que Matt Roberts, managing director chez RBCx, qualifie sans détour de « perfect storm ».
« Une série de mauvaises choses qui se produisent en même temps. »
– Matt Roberts, RBCx
Les racines profondes de la crise
Pour comprendre cette chute, il faut remonter à la frénésie pandémique de 2021-2022. Les investisseurs institutionnels (les fameux limited partners ou LPs) avaient alors massivement sur-alloué au capital-risque, attirés par des valorisations explosives. Puis vint le retournement : hausse des taux, incertitudes géopolitiques, et surtout un gel quasi-total des sorties (exits).
Sans IPO ni acquisitions significatives, les LPs n’ont plus reçu les distributions attendues. Ils doivent au contraire répondre à des appels de capitaux importants tout en voyant leurs performances papier se dégrader à cause d’espacements plus longs entre les tours de table des startups.
John Rikhtegar, directeur des investissements en capital chez RBCx, résume la situation avec franchise :
« Les LPs se font frapper par des appels de capitaux importants tout en recevant très peu de distributions. »
– John Rikhtegar, RBCx
Résultat : une méfiance accrue envers un actif jugé trop risqué et trop long à liquéfier.
Les gestionnaires émergents en première ligne
Dans ce contexte difficile, certains acteurs souffrent plus que d’autres. Les fonds émergents – ceux qui lèvent leur premier, deuxième ou troisième véhicule – ont particulièrement morflé. En 2025, ils n’ont collecté que 249 millions de dollars, un record historique à la baisse.
Les LPs, en quête de sécurité, préfèrent désormais concentrer leurs tickets sur des gestionnaires établis avec un track record long et prouvé. Cette fuite vers la qualité laisse les nouveaux venus sur le carreau.
Autre indicateur alarmant : sur les 58 fonds levés en 2021, seul un quart a réussi à lancer un successeur à ce jour. C’est deux fois moins que la moyenne historique à long terme.
Des fonds plus petits et une concentration extrême
Même les meilleurs fonds subissent la pression. Les tailles médianes et celles du premier quartile n’ont jamais été aussi basses depuis 2013. Un signal « très préoccupant » selon les auteurs du rapport.
À l’opposé, le capital se concentre dramatiquement : les cinq plus gros fonds canadiens ont capté 83 % de l’ensemble des montants levés en 2025. Cette structure « top-heavy » crée, selon John Rikhtegar, un risque de concentration et favorise un investissement de consensus où tout le monde mise sur les mêmes opportunités.
Si l’on exclut les méga-fonds qui déploieront probablement une large partie de leur capital à l’étranger, le tableau pour les startups purement domestiques devient encore plus sombre.
Moins de capital frais pour les nouvelles startups
Conséquence directe : la réserve de capital disponible pour financer de nouvelles entreprises canadiennes fond. Pour la première fois depuis 2015, moins de la moitié (42 %) du capital engagé dans les fonds VC est dédiée à de nouveaux investissements. Le reste sert à soutenir les portefeuilles existants.
Pour les entrepreneurs, cela signifie une compétition encore plus rude pour obtenir des premiers chèques, particulièrement en pré-seed et seed – des stades déjà en fort recul ces dernières années.
Le Canada n’est pas une exception
Il est important de replacer ces chiffres dans un contexte mondial. Le Canada ne déroge pas à la tendance globale. Tous les grands marchés venture traversent la même tempête : États-Unis, Europe, Asie. La difficulté à lever, la raréfaction des exits et le recentrage des LPs sur les grandes plateformes sont des phénomènes universels.
Cela n’enlève rien à la gravité locale, mais cela relativise l’idée d’un problème purement canadien lié à des politiques nationales ou à un manque de talents.
Perspectives pour 2026 : prudence et espoir mesuré
Les experts de RBCx veulent croire que le pire est derrière nous. John Rikhtegar estime que nous avons touché le fond du cycle baissier ces trois dernières années et que nous commençons à en sortir.
Cependant, sans retour significatif de liquidité dans les portefeuilles des LPs – via des exits plus nombreux –, un rebond franc en 2026 semble improbable. Matt Roberts anticipe plutôt une année similaire à 2025.
« Les firmes qui lèvent aujourd’hui sont celles qui construisent des plateformes durables à long terme – et je crois que les LPs qui continuent d’investir pendant cette phase seront récompensés sur la durée. »
– John Rikhtegar, RBCx
Historiquement, les millésimes levés pendant les périodes de creux génèrent souvent les meilleurs rendements. Un message d’espoir pour ceux qui ont le courage de rester investis.
Ce que cela signifie concrètement pour les entrepreneurs
Pour les fondateurs canadiens, la route s’annonce plus sinueuse. Voici quelques implications pratiques :
- Privilégier la rentabilité et l’efficacité dès les premiers stades plutôt que la croissance à tout prix.
- Explorer davantage les sources alternatives : angels, corporate venture, subventions gouvernementales (quand elles existent).
- Préparer des pitches ultra-solides démontrant traction réelle et chemin clair vers la profitabilité.
- Considérer des marchés internationaux dès le début pour diversifier les options de sortie.
Le resserrement du marché peut aussi avoir un effet positif à long terme : il force une discipline plus grande et filtre les projets les plus solides.
Conclusion : un cycle, pas une fin
2025 restera comme une année noire dans les annales du capital-risque canadien. Mais les cycles existent dans tous les marchés matures. Après l’euphorie vient la correction, puis, inévitablement, le retour de l’appétit pour le risque.
Les fondateurs les plus résilients et les investisseurs les plus patients sont souvent ceux qui récoltent les fruits lors de la prochaine vague. L’écosystème tech canadien a prouvé par le passé sa capacité à rebondir. Il n’y a aucune raison objective qu’il n’y parvienne pas à nouveau.
En attendant, la prudence reste de mise, mais l’innovation, elle, ne s’arrête jamais.