Meesho : l’IPO qui défie Amazon en Inde
Imaginez une Inde où des millions de femmes dans des petites villes achètent leur premier sari ou leur premier smartphone sans jamais entrer dans un centre commercial. Elles le font depuis WhatsApp, grâce à une appli qui leur propose des prix défiant toute concurrence. Cette appli s’appelle Meesho et, fin 2025, elle vient de réussir un exploit : devenir la première grande plateforme horizontale d’e-commerce indienne à entrer en Bourse.
Et le plus surprenant ? Les géants du capital-risque qui ont accompagné la start-up depuis ses débuts refusent de vendre. SoftBank, Prosus, Fidelity… tous restent à bord. Quand on sait que les sorties massives d’investisseurs sont la norme lors des IPO tech, ce silence en dit long.
Meesho, ou comment démocratiser l’e-commerce indien
Créée en 2015 par deux ingénieurs du IIT Delhi, Vidit Aatrey et Sanjeev Kumar, Meesho a commencé comme une simple plateforme de revente sur WhatsApp. L’idée était géniale dans sa simplicité : permettre à n’importe quelle femme au foyer de devenir micro-entrepreneuse en partageant des catalogues de produits à ses contacts.
Dix ans plus tard, l’entreprise pèse plus de 5 milliards de dollars et compte 234 millions de clients actifs. Le secret ? Un positionnement radicalement différent d’Amazon et Flipkart.
Un modèle taillé pour l’Inde des petites villes
Alors que Flipkart et Amazon misent sur la rapidité de livraison et le premium, Meesho a choisi l’exact opposé : le prix le plus bas possible. La plateforme se concentre sur les villes de tier 2, 3 et au-delà, là où le revenu moyen ne dépasse pas 400 euros par mois.
Le résultat est impressionnant :
- 70 % des commandes proviennent de villes de moins de 500 000 habitants
- Prix moyen d’une commande : à peine 8 euros
- Plus de 700 000 vendeurs actifs, majoritairement des femmes
- 50 000 créateurs de contenu qui génèrent des ventes via leurs recommandations
« Beaucoup d’Indiens découvrent l’e-commerce pour la première fois sur Meesho. Dans les dix prochaines années, ils achèteront de plus en plus souvent et de plus en plus de choses sur notre plateforme. »
– Mohit Bhatnagar, managing director chez Peak XV Partners
SoftBank dit non à la sortie
Dans le prospectus déposé fin novembre 2025, un détail a fait bondir les analystes : la partie « offer for sale » (vente d’actions par les actionnaires existants) a été réduite de 40 % par rapport au projet initial. Et les grands noms n’ont tout simplement pas participé.
SoftBank Vision Fund, qui détient encore une part significative, n’a cédé aucune action. Prosus (Naspers) et Fidelity non plus. Seuls quelques investisseurs précoces comme Elevation Capital, Peak XV et Y Combinator ont légèrement réduit leur participation.
Ce choix est d’autant plus remarquable que Masayoshi Son a multiplié les sorties ces dernières années (Oyo, Paytm, FirstCry…). Le fait qu’il garde ses actions Meesho envoie un signal fort : il croit encore au potentiel indien du « value retail ».
Des chiffres qui donnent le vertige
Sur les six premiers mois de l’exercice 2025-2026, Meesho a réalisé :
- 624 millions de dollars de chiffre d’affaires (+29 % en un an)
- 2,15 milliards de dollars de GMV (valeur marchandises brutes, +44 %)
- 234 millions d’acheteurs ayant effectué au moins une commande sur 12 mois
Seul ombre au tableau : les pertes se creusent temporairement (48 millions de dollars sur le semestre), principalement à cause des investissements marketing massifs pour capter toujours plus de nouveaux utilisateurs dans les petites villes.
Le modèle économique qui dérange les géants
Meesho gagne peu sur chaque vente (commission quasi nulle sur la plupart des catégories). L’entreprise se rémunère surtout sur la logistique, la publicité et sa vitrine premium « Meesho Mall » où les commissions sont plus classiques.
Ce modèle « commission-light » force Amazon et Flipkart à baisser leurs prix sur les produits d’entrée de gamme. Plusieurs analystes estiment que Meesho est devenu le principal responsable de la guerre des prix qui fait rage depuis deux ans sur le marché indien.
« Nous ne sommes pas un site de convenience, nous sommes un site d’affordability. Les gens reviennent parce qu’ils savent qu’ils paieront toujours moins cher chez nous. »
– Vidit Aatrey, cofondateur et CEO de Meesho
Pourquoi cette IPO change tout
Au-delà de l’argent levé (475 millions de dollars de capitaux frais), l’entrée en Bourse offre à Meesho trois avantages décisifs :
- Une marque renforcée auprès des talents (les ingénieurs de Google et Meta regardent désormais Meesho différemment)
- Une crédibilité accrue auprès des vendeurs et partenaires logistiques
- Une monnaie d’échange (actions cotées) pour d’éventuelles acquisitions
Et surtout, elle ouvre la voie à Flipkart (prévue pour 2026) et potentiellement à une cotation séparée d’Amazon India. Le marché indien de l’e-commerce, estimé à 150 milliards de dollars d’ici 2030, entre dans une nouvelle ère.
Ce que cela nous dit sur l’avenir du retail en émergence
Meesho n’est pas un cas isolé. On retrouve le même ADN chez Pinduoduo en Chine, Shopee en Asie du Sud-Est ou Mercado Libre en Amérique latine : un modèle ultra-agressif sur les prix, une obsession pour les classes moyennes émergentes et une croissance fulgurante dans les zones oubliées par les géants traditionnels.
En Inde, où 800 millions de personnes ne font encore aucun achat en ligne, le potentiel est colossal. Celui qui saura parler à cette « next billion users » dominera le marché dans dix ans.
Et pour l’instant, c’est Meesho qui tient la corde.
Alors quand SoftBank refuse de vendre, ce n’est pas par sentimentalisme. C’est parce que les investisseurs savent que le vrai feu d’artifice ne fait que commencer.