Enquête UE sur les Outils IA de Google
Imaginez un monde où le moteur de recherche que vous utilisez tous les jours décide unilatéralement d'exploiter le fruit du travail de millions de créateurs sans leur verser un centime. C'est précisément ce que l'Union européenne reproche aujourd'hui à Google avec ses outils d'intelligence artificielle intégrés à la recherche. En décembre 2025, la Commission européenne a ouvert une enquête antitrust qui pourrait bien redessiner les contours de la compétition dans l'IA générative.
L'UE passe à l'offensive contre les pratiques de Google en IA
Depuis plusieurs années, Google domine le paysage de la recherche en ligne. Avec l'arrivée des résumés générés par intelligence artificielle, comme les AI Overviews et le AI Mode, la firme de Mountain View a franchi un nouveau cap. Ces fonctionnalités affichent directement des réponses synthétiques en haut des résultats, souvent au détriment du trafic vers les sites originaux.
Mais ce qui inquiète particulièrement Bruxelles, c'est la manière dont ces réponses sont construites. Google puise allègrement dans les contenus des éditeurs web et des vidéos YouTube pour entraîner et alimenter ses modèles, sans proposer de compensation adéquate ni laisser aux créateurs la possibilité de s'y opposer sans pénalité.
Les deux produits dans le viseur de la Commission
La Commission européenne cible spécifiquement deux outils phares :
- Les AI Overviews, ces encadrés qui résument les informations en haut des pages de résultats.
- L'AI Mode, une expérience de recherche plus conversationnelle et immersive.
Pour ces fonctionnalités, Google s'appuie massivement sur le contenu tiers. Les éditeurs n'ont guère le choix : refuser l'utilisation de leurs données signifie souvent disparaître des résultats de recherche, donc perdre une grande partie de leur audience.
« La Commission va examiner dans quelle mesure la génération d'AI Overviews et d'AI Mode par Google repose sur le contenu des éditeurs web sans compensation appropriée, et sans possibilité pour les éditeurs de refuser sans perdre l'accès à Google Search. »
– Communiqué officiel de la Commission européenne
YouTube au cœur des accusations
Un autre point sensible concerne YouTube. Google impose aux créateurs qui uploadent des vidéos d'accepter que leurs contenus servent à entraîner les modèles d'IA. En parallèle, la firme refuse aux concurrents l'accès à ces mêmes données pour développer leurs propres outils.
Cette double pratique crée un avantage compétitif massif. Google dispose d'un réservoir de données vidéo unique au monde, inaccessible aux autres acteurs du marché de l'IA. Un véritable cercle vertueux pour la firme américaine, mais perçu comme un verrouillage anticoncurrentiel par les régulateurs européens.
Les conséquences sont potentiellement lourdes. Les rivaux comme OpenAI, Anthropic ou les startups européennes se retrouvent handicapés dans la course à l'IA multimodale qui combine texte et vidéo.
Un contexte de tensions croissantes autour du droit d'auteur
Cette enquête s'inscrit dans un mouvement plus large. Partout dans le monde, les créateurs de contenu attaquent les entreprises d'IA pour utilisation non autorisée de leurs œuvres. Aux États-Unis, des plaintes emblématiques visent OpenAI et Microsoft, tandis que Perplexity fait face à plusieurs actions en justice de grands médias.
En Europe, la démarche est différente. Au-delà des compensations individuelles, Bruxelles cherche à rétablir une concurrence équitable. L'objectif : empêcher qu'un acteur dominant ne s'approprie l'ensemble de l'internet pour alimenter ses modèles, au détriment de l'innovation pluraliste.
Certains y voient une volonté de protéger l'écosystème européen des contenus. D'autres craignent un frein à l'adoption rapide des technologies d'IA sur le continent.
La réponse de Google : innovation versus régulation
De son côté, Google ne reste pas inactif. La firme défend vigoureusement ses pratiques en mettant en avant l'innovation et les bénéfices pour les utilisateurs européens.
« Cette plainte risque d'étouffer l'innovation dans un marché plus compétitif que jamais. Les Européens méritent de bénéficier des dernières technologies. »
– Porte-parole de Google
Google souligne également ses efforts pour collaborer avec les industries créatives dans la transition vers l'ère de l'IA. Des accords de licence ont été signés avec certains éditeurs, mais ils restent critiqués pour leur portée limitée.
Quelles conséquences possibles pour l'écosystème tech ?
Si l'enquête aboutit à une condamnation, les remèdes pourraient être radicaux. On parle potentiellement d'obliger Google à proposer un opt-out réel pour les éditeurs, à partager certaines données ou à mettre en place un mécanisme de compensation collective.
Plus largement, cette affaire pourrait créer un précédent pour l'ensemble des géants technologiques. Microsoft avec Bing, Meta avec ses outils IA, ou même les startups comme Mistral en Europe, pourraient se retrouver sous surveillance accrue.
- Obligation de compensation systématique pour l'utilisation de contenus tiers.
- Ouverture forcée des données YouTube aux concurrents sous conditions.
- Modification des algorithmes pour mieux rediriger le trafic vers les sources originales.
- Amendes records pouvant atteindre plusieurs milliards d'euros.
L'Europe à la croisée des chemins en matière d'IA
Cette enquête intervient dans un contexte paradoxal. L'Union européenne est souvent critiquée pour sa régulation jugée trop lourde, notamment avec l'AI Act. Pourtant, des voix s'élèvent pour demander une simplification des règles, particulièrement pour les applications à haut risque.
Le défi est clair : protéger les intérêts européens sans décourager l'innovation. Trouver le juste équilibre entre souveraineté numérique et attractivité pour les talents et investissements en IA.
Car pendant que Bruxelles enquête, les États-Unis et la Chine continuent leur course effrénée. Les startups européennes, déjà fragilisées par le manque de capitaux comparé à la Silicon Valley, risquent de souffrir d'un terrain de jeu inégal.
Vers un internet plus équitable ?
Au-delà du cas Google, cette affaire pose des questions fondamentales sur la valeur du contenu à l'ère de l'IA. Qui doit profiter de la création de valeur quand des modèles ingèrent des milliards de pages web et vidéos ?
Les éditeurs traditionnels voient leur modèle économique menacé. Les créateurs indépendants peinent à monétiser leur audience. Pourtant, sans leur travail, les modèles d'IA n'auraient tout simplement pas de matière première.
Des modèles alternatifs émergent : accords de licence globaux, fonds de compensation, attribution renforcée des sources. L'Europe pourrait montrer la voie en imposant un cadre plus juste.
En conclusion, cette enquête antitrust n'est pas qu'une procédure technique. Elle cristallise les tensions d'un secteur en pleine mutation. Entre innovation disruptive et protection des créateurs, l'issue déterminera en grande partie le visage de l'intelligence artificielle dans les années à venir. Une chose est sûre : les prochains mois seront décisifs pour Google, pour l'Europe, et pour l'ensemble de l'écosystème numérique mondial.