Sorties Tech Canadiennes : Leçons pour 2026
Imaginez : vous êtes fondateur d’une startup tech prometteuse. Vous visualisez encore votre entreprise dans cinq, voire dix ans, leader incontesté de son marché, pourquoi pas candidate à une introduction en bourse retentissante. Et soudain, un appel inattendu change tout. Un acheteur sérieux se présente… aujourd’hui. Cette scène, loin d’être exceptionnelle, est devenue la norme au Canada ces dernières années. Et 2026 pourrait bien confirmer la tendance.
Un marché d’acquisitions plus précoce qu’on ne le pense
Contrairement à l’imaginaire collectif qui place souvent la sortie (exit) au sommet de la courbe de croissance, la réalité canadienne dessine un portrait sensiblement différent. Les entreprises technologiques qui changent de mains le font généralement bien avant d’atteindre une taille colossale. C’est l’un des enseignements majeurs que l’on peut tirer de l’étude Exit InSights réalisée par le cabinet d’avocats Fasken, qui a passé au crible plus de 250 transactions M&A tech réalisées entre 2019 et 2024.
Le chiffre qui frappe immédiatement ? Plus de 75 % des exits se situent entre 50 millions et 500 millions de dollars. Les méga-deals dépassant le milliard ne représentent qu’une infime minorité (à peine 2,5 %). Autrement dit, le Canada s’affirme comme un écosystème de mid-market particulièrement dynamique.
Pourquoi les acheteurs frappent-ils si tôt ?
Plusieurs facteurs expliquent cette appétence pour des sociétés encore en phase de développement avancé mais pas encore dominantes. D’abord, la stabilité juridique et politique du pays rassure énormément les acquéreurs étrangers, qui représentent une part très significative des transactions. Ensuite, la qualité des équipes et la maturité technologique des scale-ups canadiennes permettent de trouver des cibles déjà « prêtes à être intégrées » sans devoir attendre qu’elles deviennent des géants ingérables.
Enfin, les acheteurs (souvent des corporates américains ou européens) cherchent à mettre la main sur des technologies ou des équipes de talent avant que la valorisation n’explose. Cette logique stratégique crée une fenêtre d’opportunité relativement courte pour les fondateurs.
« Les entreprises canadiennes sont transférées assez rapidement, à un stade où elles ne sont pas encore les géants du secteur. »
– Constantinos Ragas, associé chez Fasken
Des délais de closing ultra-rapides
Autre donnée marquante de l’étude : la rapidité d’exécution. Près de 45 % des transactions signent et closent le même jour. Lorsque la confiance est là et que les conditions sont réunies, le processus peut être fulgurant. Cette vélocité constitue à la fois une opportunité et un défi pour les fondateurs qui ne sont pas préparés.
Il n’est pas rare que l’offre arrive alors que l’entreprise est encore en pleine phase d’expansion : nouveaux produits en développement, recrutement massif en cours, entrée sur de nouveaux marchés… Le contraste est parfois violent entre l’ambition long terme des fondateurs et la réalité pragmatique des investisseurs et acquéreurs.
La tension fondateurs – investisseurs
C’est sans doute l’un des points les plus délicats mis en lumière par cette étude. D’un côté, beaucoup de fondateurs rêvent encore d’un destin à la Shopify : construire un mastodonte canadien qui reste indépendant le plus longtemps possible. De l’autre, les investisseurs en capital-risque, soumis à leurs propres contraintes de rendement et de durée de vie de fonds, cherchent souvent à cristalliser une plus-value dans des délais plus courts.
« Il existe une tension intrinsèque : d’un côté les fondateurs qui pensent “on peut devenir énorme”, de l’autre les VC qui ont besoin de retourner du capital à leurs LPs. »
– Constantinos Ragas
Cette divergence de temporalité n’est pas nouvelle, mais elle est particulièrement visible dans un marché où les sorties précoces sont la norme plutôt que l’exception.
Quelles perspectives pour 2026 ?
Si l’on extrapole les tendances observées sur les cinq dernières années, plusieurs scénarios semblent probables pour les mois et années à venir :
- Le marché mid-cap restera le segment le plus actif
- Les acheteurs étrangers (surtout américains) continueront de regarder attentivement le Canada
- Les fenêtres d’opportunité resteront relativement courtes et nécessiteront une préparation anticipée
- Les valorisations resteront raisonnables plutôt que stratosphériques (sauf exceptions très rares)
Cette configuration n’est pas nécessairement négative. Elle permet à de nombreux entrepreneurs de réaliser des exits financièrement très intéressants tout en limitant les risques liés à une croissance trop longue et coûteuse.
Comment se préparer efficacement à un exit précoce ?
Face à cette réalité, plusieurs réflexes stratégiques émergent pour les fondateurs qui veulent maximiser leurs chances en 2026 :
1. Anticiper dès le départ
Intégrer très tôt dans la vision stratégique la possibilité d’une sortie dans les quatre à sept prochaines années plutôt que dans douze ou quinze.
2. Soigner la “saleability”
Documenter parfaitement les processus, renforcer la propriété intellectuelle, limiter les dépendances excessives à des individus clés, rendre l’entreprise facile à intégrer.
3. Aligner les attentes avec les investisseurs
Discussions franches et régulières sur les horizons de sortie potentiels évitent les mauvaises surprises en fin de parcours.
4. Préparer plusieurs scénarios
Avoir un plan A (croissance indépendante), un plan B (exit stratégique mid-market) et même un plan C (IPO lointaine) permet de naviguer avec plus de sérénité.
Le Canada : un écosystème mature qui s’assume
Loin d’être un handicap, la configuration actuelle du marché canadien des exits tech peut être vue comme la preuve d’un écosystème qui a atteint une certaine maturité. Le pays produit régulièrement des entreprises de qualité qui intéressent les grands joueurs mondiaux sans devoir attendre de devenir elles-mêmes des licornes multi-milliardaires.
Cette réalité crée un cercle vertueux : plus il y a d’exits réussis dans la tranche 50-500 M$, plus les investisseurs sont enclins à financer de nouveaux projets, sachant qu’une sortie intéressante reste envisageable dans un horizon raisonnable.
Pour les fondateurs qui rêvent encore du grand soir à la manière américaine, la pilule peut sembler difficile à avaler. Mais pour ceux qui considèrent l’entrepreneuriat comme un chemin parmi d’autres vers la création de valeur et l’impact, le modèle canadien offre de très belles opportunités.
En définitive, l’étude Exit InSights nous rappelle une vérité simple mais puissante : dans l’univers de la tech, le succès ne se mesure pas uniquement à la taille finale de l’entreprise, mais aussi à la qualité et au timing de son parcours. Et sur ce point, le Canada semble avoir trouvé une voie qui lui est propre : efficace, pragmatique, et étonnamment rapide.
Alors que l’année 2026 s’annonce déjà comme une nouvelle étape dans la maturation de l’écosystème technologique canadien, une question essentielle se pose désormais à chaque fondateur : êtes-vous prêt à saisir la fenêtre lorsqu’elle s’ouvrira… même si elle arrive plus tôt que prévu ?