Goodfood : Licence Retrouvée Après Suspension CFIA
Imaginez-vous en train de préparer votre dîner, lorsque soudain votre application favorite de livraison de kits repas affiche un message d'erreur inquiétant : service suspendu. C'est exactement ce qui est arrivé aux milliers de clients de Goodfood fin décembre 2025. Pendant neuf jours interminables, la plus connue des entreprises québécoises de meal kits s'est retrouvée privée de sa licence d'exploitation alimentaire par l'Agence canadienne d'inspection des aliments (ACIA). Retour sur un épisode qui a secoué le secteur et qui soulève de nombreuses questions sur la résilience des startups dans l'agroalimentaire.
Une suspension brutale et ses conséquences immédiates
Le 30 décembre 2025, l'ACIA notifiait Goodfood de la suspension immédiate de sa licence d'exploitation sécuritaire des aliments pour son établissement montréalais. Cette décision administrative lourde de conséquences interdisait à l'entreprise d'importer, d'exporter, de fabriquer ou d'emballer tout aliment destiné à la vente sur le territoire canadien.
Dans un communiqué plutôt laconique, l'agence fédérale évoquait un manquement lié à la partie 4 de la Loi sur la salubrité des aliments au Canada, plus précisément l'interdiction d'importer et de vendre des aliments prohibés en vertu de la Loi sur les aliments et drogues. Étonnamment, aucun rappel de produits n'a accompagné cette sanction.
Il n'y a aucun enjeu de salubrité alimentaire. La suspension concerne surtout des aspects procéduraux de la licence, notamment la revue des plaintes.
– Porte-parole de Goodfood, début janvier 2026
Cette précision n'a pas empêché les rumeurs d'enfler rapidement dans les groupes Facebook de clients et sur les forums de discussion. Beaucoup ont cru à une importante crise sanitaire, alors qu'il s'agissait apparemment d'un dossier administratif complexe.
Le retour à la normale... mais à quel prix ?
Le jeudi 9 janvier 2026, après exactement neuf jours de suspension, l'ACIA annonçait la réintégration complète de la licence pour l'installation montréalaise de Goodfood. L'entreprise pouvait reprendre l'ensemble de ses activités sans restriction.
Ce retour rapide à la normale est plutôt rassurant. Neuf jours, dans l'univers des startups alimentaires où la continuité des opérations est vitale, représentent néanmoins une éternité. La perte de chiffre d'affaires, les coûts fixes qui continuent de courir, les employés en attente d'instructions claires, les fournisseurs à rassurer... autant d'impacts collatéraux difficiles à quantifier publiquement.
Goodfood : une success story qui patine depuis 2022
Pour comprendre pourquoi cet épisode administratif prend une telle importance, il faut replacer Goodfood dans son contexte entrepreneurial. Lancée en 2016, l'entreprise québécoise a connu une ascension fulgurante pendant la pandémie. À son apogée en 2021, le titre cotait jusqu'à 13 $ à la Bourse de Toronto et l'entreprise générait des ventes trimestrielles dépassant les 75 millions de dollars.
Aujourd'hui, la réalité est bien différente :
- Ventes nettes Q4 2025 : environ 25 M$ (contre 79 M$ au Q4 2021)
- Cours de l'action : 0,34 $ CAD (janvier 2026)
- Perte nette trimestrielle récente : 4 M$
- Départs successifs des deux cofondateurs : Jonathan Ferrari (CEO) en août 2025, Neil Cuggy (président et COO) prévu en janvier 2026
Cette trajectoire descendante s'explique par plusieurs facteurs : retour massif en magasin après la pandémie, concurrence acharnée (HelloFresh, Chefs Plate, etc.), inflation des coûts alimentaires et logistiques, et hausse des taux d'intérêt qui pèsent sur les marges déjà fragiles du secteur.
Les défis structurels du modèle meal-kit au Canada
Le secteur des kits repas fait face à une équation économique particulièrement difficile au Canada. Les distances considérables, les coûts d'expédition élevés (surtout vers l'Ouest et l'Atlantique), la saisonnalité marquée et la sensibilité au prix des consommateurs créent un cocktail complexe.
Goodfood a tenté plusieurs stratégies pour s'adapter :
- Acquisition et intégration de l'activité québécoise d'HelloFresh
- Développement d'une offre de produits d'épicerie
- Optimisation logistique avec deux centres (Montréal et Calgary)
- Partenariats avec des producteurs locaux
Malgré ces efforts, la rentabilité reste insaisissable et la confiance des investisseurs s'est considérablement érodée, comme en témoigne le cours de l'action.
Une épée de Damoclès judiciaire en plus
À la crise administrative et à la difficulté économique s'ajoute maintenant une menace judiciaire. En octobre 2025, un recours collectif a été déposé au Québec. Les plaignants reprochent à Goodfood de ne pas avoir clairement affiché les frais de livraison sur son site internet, induisant ainsi les consommateurs en erreur sur le prix réel des repas.
Si cette action est autorisée, elle pourrait concerner tous les résidents québécois ayant commandé chez Goodfood depuis octobre 2022. Même si les accusations restent à prouver, ce type de litige constitue une nouvelle source de stress pour une équipe dirigeante déjà fortement remaniée.
Et maintenant ? Les scénarios possibles pour Goodfood
Après cette période mouvementée, plusieurs chemins s'offrent à l'entreprise montréalaise :
- Redressement interne : une nouvelle équipe dirigeante qui réussit à stabiliser les ventes et à démontrer un chemin clair vers la rentabilité
- Vente stratégique : un acteur plus important (HelloFresh ? Un géant de la distribution alimentaire ?) pourrait être tenté d'acquérir les actifs et la base clients à un prix très attractif
- Repositionnement niche : se concentrer exclusivement sur le marché québécois avec une offre très locale et premium
- Disparition progressive : un lent déclin si aucune des solutions ci-dessus ne fonctionne
La rapidité avec laquelle l'ACIA a rétabli la licence est plutôt un signal positif. Elle démontre que l'entreprise dispose encore d'équipes capables de réagir vite et efficacement face à une crise réglementaire. Reste à savoir si cette capacité opérationnelle pourra être transformée en performance commerciale durable.
Leçons pour l'écosystème startup canadien
Cet épisode rappelle à quel point les startups évoluant dans des secteurs fortement réglementés restent vulnérables, même après plusieurs années d'activité. Un simple problème administratif peut mettre en péril des années de travail en quelques heures.
Pour les entrepreneurs du secteur foodtech, l'histoire récente de Goodfood constitue un cas d'école qui mérite d'être étudié en profondeur : comment concilier croissance rapide, respect scrupuleux de la réglementation, gestion rigoureuse des coûts et adaptation permanente aux changements de comportements des consommateurs ?
Dans un marché où les marges sont structurellement faibles et où la confiance des clients peut être ébranlée par un simple communiqué de presse, la résilience opérationnelle et réglementaire est devenue aussi importante que l'innovation produit.
Goodfood n'a pas dit son dernier mot. La réintégration de sa licence constitue un nouveau départ, certes fragile, mais réel. Les prochains mois seront déterminants pour savoir si cette belle histoire entrepreneuriale québécoise pourra finalement écrire un chapitre de rédemption.