Ssense : Les Fondateurs Récupèrent Leur Empire
Et si les plus belles histoires de résurrection entrepreneuriale ne se jouaient pas seulement dans la Silicon Valley, mais bien ici, à Montréal ?
En septembre 2025, le couperet semblait être tombé sur Ssense. La plateforme montréalaise qui a révolutionné la mode de luxe en ligne sombrait dans une crise de liquidités brutale. Les prêteurs s'impatientaient, les ventes déclinaient, et la vente forcée paraissait inéluctable. Pourtant, quelques mois plus tard, les trois frères qui ont bâti cet empire depuis leur salon familial sont sur le point de le récupérer. Une issue presque cinématographique.
Un retour improbable mais stratégique
Le 12 janvier 2026, Ssense annonçait officiellement que l’offre déposée par Rami, Bassel et Firas Atallah, accompagnés d’un important family office canadien, avait été retenue comme offre gagnante dans le cadre du processus de sollicitation d’investissement supervisé par la cour.
Ce n’est pas une simple anecdote entrepreneuriale. C’est la démonstration qu’une marque forte, même malmenée par les vents contraires de l’économie mondiale, peut encore trouver des alliés prêts à parier sur son ADN originel plutôt que sur une restructuration froide par des fonds d’investissement étrangers.
Retour sur une chute aussi rapide qu’inattendue
En 2021, Ssense atteignait une valorisation de 5 milliards de dollars US. Le monde entier parlait de cette success-story québécoise qui avait su marier streetwear pointu, haute-couture pointilleuse et contenus éditoriaux d’une qualité rare.
Puis vint la série noire :
- Changement profond des habitudes de consommation luxe post-pandémie
- Explosion des taux d’intérêt qui a rendu le financement beaucoup plus cher
- Suppression progressive de l’exemption de minimis aux États-Unis (seuil de 800 $ US pour l’entrée sans droits de douane)
- Concurrence acharnée de géants chinois et américains mieux capitalisés
Le cocktail était explosif. Entre 2023 et mi-2025, les ventes ont chuté de manière significative, obligeant l’entreprise à brûler ses réserves de cash à une vitesse alarmante.
Le bras de fer avec les banques
L’été 2025 marque le point de rupture. Les principales institutions financières (notamment RBC et BMO) refusent le plan de refinancement proposé par la direction. Le 27 août, elles déposent une demande de mise sous la protection de la LACC (Loi sur les arrangements avec les créanciers des compagnies) afin de forcer une vente rapide.
« Ssense est profondément déçue par cette décision unilatérale de ses prêteurs. »
– Communication officielle de Ssense, septembre 2025
La contre-attaque ne se fait pas attendre : l’entreprise dépose sa propre demande de protection, obtenant finalement un financement intérimaire d’environ 40 millions de dollars pour traverser la tempête tout en lançant un processus de vente encadré.
Pourquoi les fondateurs ont-ils choisi de se battre pour reprendre le contrôle ?
Plusieurs observateurs du milieu de la mode canadienne se posent la question. Reprendre une entreprise qui vient de traverser une telle crise représente un pari risqué. Plusieurs éléments permettent toutefois de comprendre leur détermination :
- La marque Ssense reste extrêmement puissante auprès des 18-35 ans branchés du monde entier
- L’équipe éditoriale et curationnelle est considérée comme l’une des meilleures de l’industrie
- Le positionnement hybride (luxe accessible + streetwear haut de gamme + contenus pointus) n’a pas d’équivalent direct
- Les frères Atallah connaissent chaque rouage de la machine qu’ils ont construite pendant plus de vingt ans
Pour eux, vendre à un fonds étranger ou à un concurrent aurait signifié la probable dilution, voire la disparition de cet ADN très particulier qui fait la singularité de Ssense.
Et maintenant ? Les chantiers qui attendent les Atallah
La transaction doit encore recevoir l’aval du tribunal et des autorités réglementaires. Si tout se déroule comme prévu, le closing devrait intervenir avant le 13 février 2026. Mais la vraie bataille commence ensuite.
Parmi les chantiers prioritaires :
- Rétablir la confiance des fournisseurs de luxe qui ont parfois été payés avec retard
- Repenser la stratégie logistique face à la nouvelle donne douanière américaine
- Renforcer la présence sur les marchés asiatiques où la demande de luxe reste très dynamique
- Accélérer les initiatives de seconde main et de circularité (un axe que Ssense avait déjà commencé à explorer)
- Optimiser les coûts sans dénaturer l’expérience client premium
Une leçon pour l’écosystème startup canadien
L’histoire récente de Ssense dépasse largement le seul secteur de la mode. Elle illustre plusieurs réalités que beaucoup d’entrepreneurs canadiens connaissent bien :
1. La dépendance aux grandes banques traditionnelles peut devenir un piège mortel quand le cycle économique se retourne.
2. Même avec une valorisation stratosphérique, la rentabilité opérationnelle reste le seul vrai rempart en période de crise.
3. La valeur d’une marque et d’une culture d’entreprise peut parfois permettre de mobiliser des capitaux familiaux là où les VC institutionnels hésitent.
4. Le patriotisme économique n’est pas mort : un family office canadien a préféré miser sur des entrepreneurs locaux plutôt que de laisser partir un fleuron à l’étranger.
Vers un nouveau chapitre pour Ssense ?
Si la transaction est finalisée dans les prochaines semaines, 2026 pourrait marquer le début d’une nouvelle ère pour Ssense : celle d’une entreprise mature, plus prudente financièrement, mais toujours aussi audacieuse sur le plan créatif.
Les frères Atallah ne partent pas de zéro. Ils héritent d’une infrastructure technologique solide, d’une base de clients très fidèle et surtout d’un nom qui résonne encore très fort dans l’univers de la mode contemporaine.
Reste à savoir si ce retour aux sources suffira à redonner à Ssense la trajectoire ascendante qu’elle avait connue pendant presque deux décennies.
Une chose est sûre : dans un monde où les mastodontes du e-commerce écrasent tout sur leur passage, voir trois frères originaires de Montréal reprendre les rênes de leur création après une telle tempête relève presque du symbole.
Et ça, ça vaut bien plus qu’un simple article de blog.