Cohere et TKMS : L’IA dans les Sous-marins Canadiens
Et si l’avenir des combats sous-marins ne se jouait plus seulement sur la furtivité et la puissance des torpilles, mais aussi sur la rapidité et la précision d’une intelligence artificielle embarquée ? C’est précisément le pari audacieux que viennent de faire deux acteurs majeurs : la startup canadienne Cohere et le constructeur naval allemand ThyssenKrupp Marine Systems (TKMS). Leur récente alliance pourrait bien redéfinir la manière dont le Canada conçoit et opère ses futures patrouilles sous-marines.
Dans un contexte géopolitique tendu et face à la nécessité de moderniser une flotte vieillissante, Ottawa a lancé le Canadian Patrol Submarine Program (CPSP). Objectif : acquérir douze nouveaux sous-marins capables de répondre aux exigences d’un théâtre arctique de plus en plus disputé. Parmi les candidats encore en lice fin 2025, TKMS figure en bonne place. Et pour se démarquer, l’industriel allemand mise sur une technologie qui n’a rien de conventionnel : l’intelligence artificielle conversationnelle de pointe développée par Cohere.
Quand l’IA rencontre les profondeurs
Plongée à 500 mètres, un environnement clos, saturé de données acoustiques, radar et sonar, où chaque seconde compte et où l’erreur peut être fatale. C’est dans ce décor extrême que Cohere souhaite positionner ses modèles de langage. L’idée n’est pas de remplacer les officiers, mais de les assister de façon spectaculaire : trier des milliers d’informations en temps réel, anticiper des scénarios, alléger la charge cognitive et accélérer la boucle décisionnelle.
Dave Ferris, vice-président de Cohere pour les Amériques et le secteur public mondial, résume parfaitement l’enjeu :
Les sous-marins sont l’environnement de travail le plus exigeant qui soit. Notre technologie répond précisément aux impératifs de précision, de sécurité et d’efficacité opérationnelle que réclame le CPSP.
– Dave Ferris, Cohere
Le partenariat annoncé vise plusieurs axes concrets : prototypage d’interfaces sécurisées, intégration dans les systèmes de gestion de l’information embarquée, simulation d’entraînement avancée et même assistance à la prise de décision en situation critique. Autant d’applications où la réactivité et la fiabilité d’un modèle d’IA deviennent des avantages compétitifs majeurs.
Cohere : l’outsider canadien qui monte
Depuis sa création en 2019 par d’anciens chercheurs de Google, Cohere a choisi une voie différente de celle des géants américains. Plutôt que de viser le grand public, l’entreprise torontoise s’est spécialisée dans les modèles d’IA destinés aux entreprises et aux institutions, avec un accent marqué sur la sécurité, la confidentialité et la souveraineté des données.
Cette stratégie commence à porter ses fruits. Après avoir signé un accord avec le gouvernement fédéral canadien pour moderniser certains services publics grâce à l’IA, Cohere a multiplié les partenariats stratégiques dans le domaine de la défense. L’accord avec Thales Canada, signé quelques semaines plus tôt, permet déjà à l’industriel français d’utiliser les modèles Cohere dans le cadre de ses contrats de maintenance avec le ministère de la Défense nationale.
Avec TKMS, Cohere passe un cap supplémentaire : pénétrer directement le segment le plus sensible et le plus technique de la défense maritime. Une belle reconnaissance pour une scale-up qui refuse de n’être qu’un fournisseur de chatbots.
Pourquoi TKMS mise sur l’IA canadienne
TKMS n’est pas un novice. Le groupe allemand est l’un des leaders mondiaux de la construction de sous-marins conventionnels, réputés pour leur discrétion et leur autonomie. Sélectionné sur la shortlist du CPSP aux côtés du coréen Hanwha Ocean, TKMS sait que la compétition se joue désormais autant sur la technologie embarquée que sur la coque elle-même.
Intégrer une IA de dernière génération made in Canada permet plusieurs coups gagnants :
- renforcer l’attractivité de l’offre auprès d’Ottawa en affichant une dimension innovation souveraine ;
- proposer des capacités d’analyse et de support décisionnel inégalées ;
- se conformer aux exigences canadiennes en matière de cybersécurité et de protection des données.
Le timing est idéal. Le gouvernement Trudeau a réaffirmé son objectif de porter les dépenses de défense à 2 % du PIB d’ici 2035 et a dégagé 81,8 milliards de dollars sur cinq ans pour moderniser les Forces armées canadiennes. Le CPSP représente l’un des plus gros contrats de l’histoire militaire récente du pays. Y associer une startup locale d’IA constitue un argument politique et industriel puissant.
Les défis techniques et éthiques à relever
Si le potentiel est immense, les obstacles le sont tout autant. Faire fonctionner un modèle de langage dans un sous-marin implique de résoudre des problèmes ardus :
- latence quasi nulle malgré une connectivité limitée ;
- consommation énergétique maîtrisée ;
- résistance aux cyberattaques en environnement isolé ;
- fiabilité absolue lorsque la vie de l’équipage en dépend.
À cela s’ajoutent des questions éthiques et juridiques. Jusqu’où une machine peut-elle être autorisée à influencer une décision de tir ? Comment garantir que l’IA reste un outil et non un acteur autonome ? Ces débats, déjà vifs dans le domaine des drones, prendront une nouvelle dimension dans l’univers confiné et opaque des sous-marins.
Cohere et TKMS l’assurent : l’humain restera au centre de la boucle. L’IA viendra augmenter les capacités, jamais les remplacer. Reste à démontrer que cette promesse tiendra dans le feu de l’action.
Un signal fort pour l’écosystème canadien
Au-delà du contrat lui-même, cette collaboration envoie un message clair : le Canada peut jouer dans la cour des grands en matière d’intelligence artificielle appliquée à la défense. Alors que beaucoup d’observateurs regardent vers les GAFAM, c’est une entreprise de Toronto qui se retrouve propulsée au cœur d’un programme stratégique de plusieurs dizaines de milliards de dollars.
Pour les startups canadiennes du secteur deep tech et defence tech, l’opération Cohere-TKMS constitue une forme de preuve par l’exemple. Il est possible de scaler à l’international tout en restant ancré dans des valeurs de souveraineté et de sécurité. Un encouragement précieux dans un écosystème qui cherche encore ses marques sur ces marchés sensibles.
Vers une marine augmentée ?
Si le partenariat aboutit et que les prototypes donnent satisfaction, le CPSP pourrait marquer un tournant. Non seulement le Canada se dotera d’une flotte moderne et discrète, mais il deviendra l’un des premiers pays à embarquer des modèles d’IA de pointe directement issus du secteur privé dans ses plateformes sous-marines.
Une page nouvelle s’écrit alors dans l’histoire militaire : celle où l’intelligence artificielle ne se contente plus d’analyser des données depuis un bunker climatisé, mais accompagne des équipages en immersion prolongée, dans l’obscurité et le silence absolu.
Reste une question, lancinante : dans ce jeu de cache-cache sous-marin où chaque son compte, qui entendra vraiment le murmure discret… d’une IA qui pense ?
À suivre de très près.