La Souveraineté IA au Canada : Une Illusion Géographique ?
Imaginez un instant : des milliards investis dans des centres de données flambant neufs sur le sol canadien, des annonces triomphantes sur la « souveraineté IA », et pourtant… les clés qui permettent d’éteindre, d’accéder ou de livrer vos données les plus sensibles se trouvent peut-être à des milliers de kilomètres, sous une autre juridiction. C’est le paradoxe troublant dans lequel semble s’installer la stratégie canadienne en matière d’intelligence artificielle.
Quand la souveraineté se résume à une adresse postale
Depuis plusieurs mois, les termes « souveraineté » et « IA » sont devenus inséparables dans les discours officiels canadiens. Chaque nouvelle pelletée de terre pour un data center, chaque partenariat stratégique annoncé fait l’objet d’une communication très étudiée. Mais derrière les belles images et les chiffres impressionnants se dessine une définition pour le moins… minimaliste de ce que signifie réellement être souverain dans l’univers de l’IA.
Pour beaucoup d’observateurs, la souveraineté se résumerait aujourd’hui à trois critères principaux : la localisation physique des serveurs au Canada, la création d’emplois locaux et la présence d’un investissement financier national. Point. Pas de mention systématique du contrôle opérationnel, de la gouvernance des accès administratifs, ni surtout de la juridiction qui s’applique réellement aux données et aux modèles.
Le résultat ? Une forme de souveraineté cosmétique qui satisfait les critères de communication politique, mais qui laisse de côté la question pourtant essentielle : qui commande vraiment ?
L’exemple concret qui fait réfléchir
Prenez le cas très médiatisé du soutien fédéral accordé à Cohere pour développer ses capacités de calcul au Canada. Projet stratégique s’il en est, présenté comme un pilier de la souveraineté technologique nationale. Sauf qu’en regardant de plus près, l’infrastructure physique est construite et opérée par CoreWeave… une entreprise américaine, soumise au droit américain, et notamment au très intrusif Cloud Act.
Le fait que les serveurs soient au Canada ne change rien au fait que les décisions critiques, en cas de demande étatique étrangère, seront prises à l’extérieur de nos frontières.
– Observation récurrente dans les cercles d’experts en cybersécurité et souveraineté numérique
Cette situation n’est pas un cas isolé. Elle illustre une tendance lourde : on récompense la présence territoriale bien plus que la maîtrise stratégique.
Les conséquences invisibles pour les startups
Les jeunes pousses canadiennes, elles, lisent parfaitement le message implicite envoyé par les pouvoirs publics et les grands programmes de financement. Pour obtenir des subventions, accélérer le time-to-market et rassurer les investisseurs, la voie la plus efficace consiste à :
- choisir rapidement un hyperscaler connu (AWS, Azure, GCP…)
- activer l’option « région Canada »
- embaucher localement
- communiquer sur « l’IA souveraine »
Le hic ? Toutes les décisions architecturales les plus sensibles (gestion des clés de chiffrement, procédures d’incident, flux d’accès administratifs, réponse aux demandes judiciaires étrangères) sont alors déléguées par défaut à l’opérateur étranger. Et ces choix, faits très tôt dans la vie d’une startup, deviennent extrêmement difficiles à inverser par la suite.
Deux philosophies, deux destins
À long terme, deux grands types d’entreprises IA émergent de cette situation :
1. Les entreprises « footprint-first »
Elles optimisent pour la vitesse, l’intégration facile aux écosystèmes dominants et les critères de financement actuels. Elles grandissent vite… mais deviennent très dépendantes des infrastructures étrangères. Lorsque les exigences de souveraineté réelle s’intensifieront (marchés publics, santé, défense, infrastructures critiques), elles devront souvent repartir de zéro ou négocier des rétrofits coûteux et imparfaits.
2. Les entreprises « authority-first »
Elles acceptent de grandir plus lentement au départ pour conserver la maîtrise complète de la chaîne : chiffrement de bout en bout, gestion souveraine des accès, infrastructure opérée sous droit canadien. Elles perdent peut-être des opportunités à court terme, mais gagnent une crédibilité considérable auprès des clients les plus exigeants en matière de confiance et de résilience géopolitique.
Le vrai coût de l’interdépendance mal maîtrisée
Personne ne conteste aujourd’hui que le Canada ne peut pas (et ne doit pas) se couper totalement des géants technologiques américains ou européens. L’interdépendance fait partie du jeu mondial. Ce qui pose problème, c’est l’absence de distinction claire et assumée entre :
- utiliser des technologies étrangères
- déléguer le contrôle stratégique de systèmes critiques à ces mêmes acteurs
Quand cette frontière devient floue, quand les deux situations sont traitées de la même manière dans les programmes publics, c’est toute la capacité de résilience et d’autonomie stratégique qui s’érode progressivement.
Vers une définition plus ambitieuse de la souveraineté ?
Pour que le Canada devienne réellement un acteur souverain dans l’IA, plusieurs chantiers paraissent incontournables :
- Intégrer explicitement la question du contrôle opérationnel et juridique dans les critères d’attribution des fonds publics
- Créer des incitatifs clairs pour les architectures « zero trust » souveraines et les fournisseurs de cloud sous juridiction canadienne
- Développer des standards de référence pour l’« authority-first design » dans les systèmes IA critiques
- Anticiper les besoins futurs des secteurs régaliens (défense, santé, énergie) plutôt que de seulement constater leur arrivée
Ces évolutions ne se feront pas en un claquement de doigts. Elles nécessitent un changement de paradigme : passer d’une vision quantitative (combien de mégawatts au Canada ?) à une vision qualitative (qui décide, et selon quelles règles ?).
Le moment de vérité approche
Les prochaines années seront décisives. Les premiers grands contrats publics véritablement conditionnés à un niveau élevé de maîtrise nationale vont arriver. Les tensions géopolitiques continueront de rappeler que la localisation seule ne protège pas grand-chose. Et les citoyens, de plus en plus conscients des enjeux, commenceront à poser des questions embarrassantes.
Le Canada a aujourd’hui un choix stratégique majeur à faire : continuer à récompenser une souveraineté de façade qui produit surtout des vitrines impressionnantes… ou enfin récompenser ceux qui construisent, patiemment, les fondations d’une véritable autonomie technologique.
Parce qu’au final, dans le monde de l’IA, ce ne sont pas les serveurs qui comptent le plus… ce sont les clés qui permettent de les ouvrir.
Et ces clés-là, personne ne devrait les laisser entre d’autres mains que les nôtres.