Spoor : L’IA qui Protège les Oiseaux des Éoliennes
Et si les éoliennes, symboles parfois controversés de la transition énergétique, pouvaient enfin devenir réellement compatibles avec la préservation des oiseaux ? Une petite startup norvégienne est en train de transformer cette utopie en réalité concrète, et son nom commence à circuler sérieusement dans les couloirs des grands groupes énergétiques mondiaux.
Quand l'intelligence artificielle s'invite dans le ciel des parcs éoliens
Depuis des décennies, l'industrie éolienne se heurte à un obstacle majeur : la mortalité aviaire. Entre les collisions directes et les perturbations des corridors de migration, les oiseaux paient un lourd tribut au développement des énergies renouvelables. Les méthodes traditionnelles d’observation (binoculaires, chiens pisteurs, comptages manuels) sont coûteuses, imprécises et surtout incapables de fournir des données en temps réel.
C’est dans ce contexte qu’est née Spoor, une entreprise basée à Oslo qui a décidé d’apporter une réponse technologique radicale à ce problème environnemental complexe.
De 1 à 2,5 kilomètres : une progression fulgurante
Lancée en 2021, Spoor a d’abord démontré que son système de vision par ordinateur pouvait détecter et identifier les oiseaux dans un rayon d’un kilomètre autour des éoliennes. Impressionnant sur le papier, mais encore insuffisant pour couvrir efficacement les grands corridors de migration.
Fin 2025, la startup annonce avoir doublé cette portée : 2,5 kilomètres. Une distance qui change véritablement la donne. À cette échelle, il devient possible de suivre en temps réel les mouvements de populations entières et d’anticiper les pics de migration avec une précision inégalée.
« Nous sommes passés de la détection basique à une véritable compréhension contextuelle du comportement aviaire. »
– Ask Helseth, co-fondateur et CEO de Spoor
96 % de précision : quand l'IA rencontre l'ornithologie
La prouesse technique ne s’arrête pas à la distance. La startup norvégienne affiche aujourd’hui un taux de reconnaissance de 96 % pour identifier si l’objet volant est un oiseau… et même, dans de nombreux cas, de quelle espèce il s’agit.
Derrière cette performance impressionnante se cache un travail d’orfèvre : une équipe interne d’ornithologues collabore étroitement avec les data scientists pour entraîner et ré-entraîner en continu les modèles d’IA sur des espèces rares, endémiques ou nouvellement observées dans les zones de déploiement.
Chaque nouveau pays d’implantation apporte son lot de défis : nouvelles espèces, nouveaux comportements, nouvelles conditions lumineuses. Spoor a su transformer ces contraintes en avantage compétitif.
Au-delà des promesses : des déploiements concrets sur trois continents
La technologie a dépassé le stade de la preuve de concept. Spoor travaille désormais avec plus de vingt des plus grands énergéticiens mondiaux et est déployée sur trois continents différents.
- arrêt temporaire ou réduction de vitesse des turbines pendant les pics de migration
- meilleure planification spatiale des nouveaux projets éoliens
- données objectives pour dialoguer avec les autorités environnementales
- argument commercial puissant dans les appels d’offres verts
Ces usages concrets expliquent pourquoi l’intérêt explose aussi rapidement en 2025-2026.
Un tour de table à 9,3 millions d'euros et des investisseurs stratégiques
La confiance du marché s’est récemment matérialisée par une levée de fonds Série A de 8 millions d’euros (environ 9,3 millions de dollars). Le tour a été mené par SET Ventures, avec la participation notable d’Ørsted Ventures, d’EnBW New Ventures et de Superorganism, ainsi que de plusieurs investisseurs stratégiques du secteur de l’énergie.
Avoir des leaders mondiaux de l’éolien parmi les actionnaires n’est jamais anodin : cela signifie que la technologie est considérée comme suffisamment mature et stratégique pour justifier un investissement direct par les acteurs mêmes qui vont l’utiliser à grande échelle.
Quand les aéroports, les fermes aquacoles et les mines s'intéressent à la technologie
Si l’éolien reste le cœur de métier, d’autres secteurs commencent à frapper à la porte de Spoor. Les aéroports, confrontés aux risques de collisions oiseaux-avions, voient dans la solution un moyen de renforcer la sécurité. Les fermes aquacoles souhaitent surveiller les oiseaux prédateurs de poissons.
Plus surprenant encore : le géant minier Rio Tinto a signé un partenariat pour utiliser la technologie… afin de suivre les chauves-souris. Preuve que le potentiel applicatif dépasse largement le seul domaine aviaire.
Et quand on plaisante avec Ask Helseth sur le fait que les drones pourraient ressembler à des « oiseaux en plastique », on sent bien que la startup garde pour l’instant le cap, même si la tentation technologique doit être forte.
Un avenir sous haute surveillance réglementaire
La pression réglementaire s’intensifie partout dans le monde. En France, la fermeture d’un parc éolien en avril 2025 assortie de plusieurs centaines de millions d’euros d’amendes a fait l’effet d’un électrochoc dans toute la profession.
Les États, les régions et les instances européennes durcissent les exigences en matière d’impact sur la biodiversité. Dans ce contexte, disposer d’un outil objectif, certifié, capable de fournir des données en temps réel devient un avantage compétitif majeur… voire une condition sine qua non pour obtenir les autorisations.
« Notre mission est de permettre à l’industrie et à la nature de coexister réellement. Nous avons commencé ce chemin, mais nous restons une petite structure avec encore beaucoup à prouver. »
– Ask Helseth
Vers un leadership mondial… et peut-être bien au-delà
Si Spoor maintient son rythme d’innovation et continue à capitaliser sur l’effet réseau de ses données (plus il y a de déploiements, meilleures sont les performances), la startup norvégienne a toutes les cartes en main pour devenir la référence mondiale du monitoring aviaire assisté par IA.
Mais la vraie question qui se pose désormais est la suivante : la technologie restera-t-elle cantonnée au domaine de la biodiversité ou deviendra-t-elle, à terme, une plateforme de détection d’objets volants générique utilisée dans de nombreux secteurs industriels et de sécurité ?
Pour l’instant, Ask Helseth et son équipe restent focalisés sur leur mission première : rendre l’éolien compatible avec la préservation du vivant. Mais dans la tech, on le sait, les chemins les plus inattendus sont parfois les plus fructueux…
Une chose est sûre : dans les années qui viennent, quand on parlera de la réconciliation entre énergies renouvelables et biodiversité, le nom de Spoor risque de revenir très, très souvent dans la conversation.