Hootsuite et le Contrat DHS : Jusqu’à 2,8M$
Imaginez une entreprise canadienne bien connue dans le monde des réseaux sociaux, qui, après avoir publiquement renoncé à travailler avec l’une des agences les plus controversées des États-Unis, se retrouve cinq ans plus tard à signer un nouveau contrat avec… le même ministère. L’histoire peut sembler improbable, pourtant elle est bien réelle.
En 2026, Hootsuite, la pépite de Vancouver spécialisée dans la gestion et l’analyse des réseaux sociaux, fait à nouveau parler d’elle pour des raisons qui divisent profondément.
Un retour inattendu dans l’univers sécuritaire américain
Tout commence par une information discrète parue dans la presse canadienne spécialisée. Hootsuite fournirait ses outils, notamment la puissante plateforme de social listening Talkwalker (rachetée en 2024), au Département de la Sécurité Intérieure des États-Unis, plus connu sous l’acronyme DHS.
Le montant en jeu ? Un engagement initial de 1,1 million de dollars US, déjà plus de 454 000 $ dépensés, avec un plafond potentiel atteignant 2,8 millions de dollars d’ici 2029. Le client final ? US Customs and Border Protection (CBP), l’agence chargée de la surveillance des frontières et des points d’entrée.
De l’abandon de 2020 au nouveau contrat de 2024
Retour en arrière. En pleine vague Black Lives Matter et au cœur des polémiques autour des méthodes très agressives de l’ICE (Immigration and Customs Enforcement), Hootsuite avait annoncé en 2020 l’annulation d’un contrat triennal avec cette agence. À l’époque, employés et utilisateurs avaient exprimé leur colère sur les réseaux, certains allant jusqu’à menacer de quitter la plateforme.
La direction avait alors cédé. Deux employés particulièrement virulents avaient été licenciés dans la foulée – un épisode que l’entreprise avait préféré ne pas commenter en détail.
Nous avons entendu les préoccupations de notre communauté et pris la décision de ne pas aller de l’avant avec ce contrat.
– Communication officielle Hootsuite, été 2020
Cette prise de position avait été plutôt bien accueillie à l’époque. Beaucoup y avaient vu un rare exemple de courage éthique dans le monde de la tech.
Cinq ans plus tard : le contexte a changé
Depuis, plusieurs éléments ont évolué :
- Acquisition de Talkwalker, outil beaucoup plus puissant en matière d’analyse sémantique et de veille massive en temps réel
- Retour de Donald Trump au pouvoir et renforcement massif des moyens accordés aux agences d’immigration
- Nouvelle doctrine assumée de communication publique très agressive sur les réseaux sociaux par le DHS lui-même
- Demande explicite de l’ICE, révélée par Wired fin 2025, pour des outils de surveillance massive des publications publiques
Dans ce contexte radicalement différent, Hootsuite a donc accepté de revenir dans le jeu via un contrat signé avec un intermédiaire fédéral : Seneca Strategic Partners.
Quel est exactement le rôle de Hootsuite dans ce contrat ?
La documentation publique reste volontairement vague. On parle de « services de support » et d’accès à la plateforme Talkwalker. Mais dans les faits, les usages les plus probables sont :
- Veille en temps réel des mentions publiques liées à l’immigration
- Analyse sémantique des sentiments et des narratifs autour des politiques migratoires
- Identification de profils influents ou récurrents sur des thématiques sensibles
- Monitoring des campagnes de désinformation ciblant les opérations frontalières
Officiellement, Hootsuite se refuse à tout commentaire sur ses relations clients actuelles ou passées. Une position prudente, mais qui laisse beaucoup de place à l’interprétation.
Une décision qui interroge profondément
La question n’est plus seulement de savoir si la technologie est utilisée pour « repérer des menaces terroristes » (argument souvent avancé). La réalité actuelle montre que les outils de surveillance sociale servent aussi, et de plus en plus :
- À repérer des personnes en situation irrégulière via leurs publications
- À alimenter des campagnes publiques de communication très polarisantes
- À documenter et glorifier certaines opérations d’expulsion
Plusieurs cas documentés ces derniers mois montrent des citoyens américains, parfaitement en règle, arrêtés ou blessés lors d’opérations impliquant des agents de l’immigration. La frontière entre sécurité nationale et dérive autoritaire semble de plus en plus poreuse.
Le dilemme éthique des scale-ups technologiques
Hootsuite n’est pas la seule entreprise dans cette situation. De nombreuses scale-ups canadiennes et européennes se retrouvent confrontées au même type de choix stratégique :
- Refuser certains contrats très rémunérateurs → risque de ralentir fortement la croissance
- Accepter → risque de crise de réputation majeure, boycott, départ de talents
Dans le cas présent, le choix semble avoir été fait. Reste à savoir si les équipes internes et la communauté d’utilisateurs accepteront cette nouvelle orientation aussi facilement qu’en 2020.
Vers une normalisation des outils de social listening dans la sphère sécuritaire ?
Ce contrat n’est probablement que la partie visible d’un mouvement beaucoup plus large. Les agences de renseignement et de sécurité intérieure du monde entier investissent massivement dans les technologies d’analyse des médias sociaux.
La question n’est donc plus vraiment de savoir si ces outils seront utilisés par les forces de l’ordre et les services d’immigration, mais plutôt :
- Qui fournit ces outils ?
- Avec quelles garde-fous ?
- Qui contrôle l’usage qui en est fait ?
- Quelle est la ligne rouge acceptable pour une entreprise tech ?
Autant de questions auxquelles Hootsuite, comme beaucoup d’autres acteurs du secteur, devra répondre dans les mois et années à venir – que ce soit par la communication, par des choix stratégiques ou… par le silence.
Une chose est sûre : l’épisode 2026 restera probablement dans les annales comme le moment où la plateforme de gestion sociale la plus connue du Canada a définitivement basculé dans le grand bain des dilemmes géopolitiques et éthiques de la surveillance numérique moderne.
À suivre… de très près.