Ubisoft Halifax : Fermeture Brutale et Plainte Syndicale
Imaginez travailler pendant des années sur des projets passionnants, dans une ville où l’industrie du jeu vidéo représente un espoir économique, puis recevoir, du jour au lendemain, un courriel annonçant la fermeture définitive de votre studio. C’est exactement ce qui est arrivé aux 71 employés d’Ubisoft Halifax le 7 janvier 2026. Trois petites semaines après avoir obtenu la certification syndicale. Le timing soulève des questions très sérieuses.
Quand la syndicalisation semble déclencher une fermeture éclair
Le secteur du jeu vidéo traverse depuis 2023 une période d’ajustement douloureuse. Après l’euphorie pandémique et les recrutements massifs, les bilans financiers moins flatteurs ont conduit à une vague de licenciements sans précédent. Mais la fermeture du studio Ubisoft Halifax présente une particularité qui dérange beaucoup de monde.
Le 17 décembre 2025, la grande majorité des employés du studio ont voté en faveur de la syndicalisation sous la bannière de CWA Canada. Le 7 janvier 2026, Ubisoft annonce la fermeture complète du site. Entre les deux dates : vingt-et-un jours seulement. Coïncidence ou causalité ? Le syndicat a tranché : il parle d’entrave à l’exercice des droits syndicaux.
« Ubisoft est arrivé à la table avec absolument rien. C’était très décevant. »
– Carmel Smyth, présidente de CWA Canada
Les arguments de l’entreprise face aux soupçons du syndicat
Du côté d’Ubisoft, on martèle que la décision est purement économique. Le studio haligonien ne serait plus viable dans le contexte actuel de réduction drastique des coûts. La multinationale française a déjà fermé ou fortement réduit plusieurs autres sites ces derniers mois : Londres, San Francisco, Osaka, et même un petit studio mobile à Abu Dhabi cette semaine-là.
L’entreprise est passée d’environ 21 000 employés en 2022 à 17 000 aujourd’hui. Ses actions ont perdu près de la moitié de leur valeur en un an. Elle a également transféré plusieurs franchises phares dans une filiale partiellement détenue par Tencent (26 %). Bref, les signaux de tension financière sont nombreux et visibles depuis longtemps.
Le rôle très important des crédits d’impôt canadiens
Le Canada, et particulièrement le Québec, a bâti une partie de sa stratégie économique autour de l’industrie vidéoludique grâce à un système très généreux de crédits d’impôt. Ubisoft en est l’un des plus gros bénéficiaires.
Entre 2020 et 2024, la multinationale aurait perçu environ 977 millions CAD de crédits d’impôt à travers le pays. Rien qu’en Nouvelle-Écosse, Ubisoft Halifax a reçu 10,57 M$ entre 2017 et 2025, auxquels s’ajoutent 2 M$ approuvés en janvier 2026… quelques jours avant l’annonce de fermeture.
Cette situation crée un malaise croissant : les contribuables financent largement l’implantation et le développement des studios… puis assistent, impuissants, à des fermetures soudaines lorsque la rentabilité n’est plus au rendez-vous.
Une vague de syndicalisation fragile dans l’industrie canadienne
Le mouvement de syndicalisation dans le jeu vidéo reste embryonnaire au Canada. Quelques cas marquants ont pourtant émergé ces dernières années :
- Bethesda Game Studios (un des rares studios encore syndiqués à ce jour)
- Keyword Studios Edmonton → syndicalisation en 2023 puis licenciements massifs quelques mois plus tard
- Campagne Gaming Workers Unite toujours active au Québec
La fermeture d’Ubisoft Halifax pourrait donc avoir un effet dissuasif très fort sur les travailleurs qui envisagent encore de se syndiquer dans l’industrie.
Les demandes concrètes du syndicat aujourd’hui
CWA Canada ne se contente pas de déposer une plainte. Le syndicat exige plusieurs actions de la part d’Ubisoft :
- La communication de preuves financières détaillées démontrant la nécessité économique de la fermeture
- La recherche active de reclassements internes (postes à distance ou dans d’autres studios canadiens)
- Un traitement équitable des salariés en congé parental qui se retrouvent lésés sur le calcul de leur indemnité de départ
Lors de la rencontre du mercredi 14 janvier, les représentants syndicaux sont repartis bredouilles. Une nouvelle discussion était prévue le vendredi suivant. À l’heure où ces lignes sont écrites, on ignore toujours si des documents concrets ont finalement été transmis.
Quel avenir pour l’industrie vidéoludique canadienne ?
Le Canada reste l’un des pays les plus attractifs au monde pour développer des jeux vidéo, notamment grâce aux crédits d’impôt et à une main-d’œuvre qualifiée. Mais la succession de fermetures et de licenciements commence à créer un sentiment d’instabilité chronique.
Plusieurs voix s’élèvent désormais pour réclamer des conditions plus strictes liées à l’octroi des aides publiques : clauses de maintien en emploi sur plusieurs années, pénalités en cas de fermeture prématurée, obligation de transparence sur l’utilisation des fonds, etc.
Le Québec, qui concentre la très grande majorité des emplois Ubisoft au Canada, a vu près de 500 postes disparaître dans la région montréalaise entre 2024 et 2025… malgré une enveloppe de crédits d’impôt multimédia qui continue d’augmenter (477 M$ en 2025 contre 310 M$ en 2020).
Un précédent qui pourrait changer la donne
La plainte déposée par CWA Canada contre Ubisoft pourrait constituer un test important. Si les autorités du travail de la Nouvelle-Écosse donnent raison au syndicat, cela créerait un précédent majeur : une entreprise pourrait être tenue responsable d’une fermeture jugée comme une mesure antisyndicale, même lorsque des arguments économiques sont avancés.
Dans le cas contraire, le message envoyé aux travailleurs sera limpide : se syndiquer dans le jeu vidéo reste un pari extrêmement risqué… potentiellement fatal pour le studio lui-même.
Dans les deux scénarios, l’affaire Ubisoft Halifax dépasse largement les frontières de la Nouvelle-Écosse. Elle questionne le modèle économique actuel de l’industrie vidéoludique canadienne, les rapports de force entre multinationales et salariés, ainsi que la façon dont les pouvoirs publics accompagnent (ou non) cette industrie stratégique.
Le dénouement de ce conflit social sera scruté avec beaucoup d’attention dans les prochains mois. Il pourrait influencer durablement la capacité du Canada à demeurer un acteur majeur du jeu vidéo mondial… tout en préservant des conditions de travail décentes pour celles et ceux qui font vivre cette industrie au quotidien.