Dominion Dynamics lève 21M$ pour la défense canadienne
Et si le Canada décidait enfin de ne plus se contenter d’être le voisin discret qui achète la majorité de son matériel militaire chez le grand voisin du sud ? Dans un contexte géopolitique tendu, où l’Arctique devient une zone stratégique ultra-concurrentielle, une jeune pousse ottavienne vient de frapper un grand coup : Dominion Dynamics annonce une levée de fonds de 21 millions de dollars canadiens en seed. De quoi rêver grand : créer le premier « defence neoprime » 100 % canadien capable de rivaliser avec les géants américains.
Un pari audacieux dans un secteur ultra-stratégique
Le 19 janvier 2026, l’annonce est passée presque inaperçue dans le bruit médiatique général, et pourtant elle pourrait marquer un tournant pour l’écosystème tech canadien. Alors que le financement early-stage reste difficile pour beaucoup de startups, Dominion Dynamics a réussi à boucler un tour sursouscrit, preuve que certains secteurs font encore saliver les investisseurs même en période incertaine.
À la manœuvre, Eliot Pence, un entrepreneur qui connaît parfaitement les rouages du monde de la défense technologique. Avant de fonder Dominion Dynamics en juin 2025, il dirigeait la stratégie go-to-market internationale chez Anduril Industries, l’une des startups les plus disruptives (et controversées) du secteur outre-Atlantique. Il en a tiré une conviction forte :
« Product and tech don’t necessarily win. Political access, funding, and management of ecosystems win. »
– Eliot Pence, CEO de Dominion Dynamics
Autrement dit : dans la défense, le meilleur produit ne suffit pas. Il faut savoir naviguer dans les couloirs du pouvoir, sécuriser des financements massifs et orchestrer tout un écosystème de partenaires.
Un contexte politique favorable… enfin
Le timing semble parfait. En novembre 2025, le gouvernement fédéral canadien a annoncé un plan massif de 82 milliards de dollars supplémentaires pour la défense. Plusieurs enveloppes visent explicitement à soutenir l’industrie nationale : la Defence Industrial Strategy et une plateforme d’investissement dédiée au sein de la BDC. Pour la première fois depuis longtemps, Ottawa semble réellement vouloir muscler sa base industrielle locale plutôt que de signer des chèques géants à Lockheed Martin, Boeing ou Raytheon.
Mais attention, nuance importante soulevée par Pence lui-même : si l’argent coule à flots pour certains domaines, les investissements directs dans les « hard assets » (armes, munitions, systèmes physiques lourds) restent très encadrés. Les fonds de capital-risque traditionnels, eux aussi, ont longtemps eu les mains liées par des clauses imposées par leurs commanditaires. La bonne nouvelle ? La BDC a laissé entendre en décembre 2025 qu’elle envisageait d’assouplir certaines de ces restrictions.
Auranet : la première brique d’un empire en construction
Pour l’instant, Dominion Dynamics ne prétend pas encore fabriquer des chasseurs ou des sous-marins. Son produit phare s’appelle Auranet : une couche logicielle qui agrège et analyse les données provenant de multiples capteurs déployés dans des zones reculées, en particulier dans l’Arctique canadien.
Le concept est simple sur le papier, révolutionnaire dans les faits : aujourd’hui, le Canada ne dispose pas d’un système unifié capable de collecter massivement des données dans le Grand Nord, de les stocker de manière sécurisée et d’en extraire des insights actionnables en temps réel. Auranet veut combler ce vide stratégique.
- Connexion en temps réel de différents types de capteurs (radar, acoustique, optique…)
- Création d’un « data fabric » unifié et sécurisé
- Modèles prédictifs basés sur l’historique pour anticiper les menaces
- Interface pensée pour les décideurs militaires et civils
Le logiciel a déjà été déployé deux fois avec succès et sera au cœur de l’exercice militaire Opération NANOOK en février 2026. Un premier test grandeur nature qui pourrait ouvrir la voie à des contrats beaucoup plus conséquents.
Pourquoi les investisseurs parient gros dès le départ
Le tour de table est emmené par Georgian Partners, un fonds canadien habitué plutôt aux tours de croissance dans le logiciel SaaS classique. Margaret Wu, qui a piloté l’investissement, parle d’un « pathfinder deal » : une opération pionnière pour apprendre et se positionner très tôt dans un secteur en pleine ébullition.
À leurs côtés, deux noms qui comptent : BCI (British Columbia Investment Management Corporation) et Bessemer Venture Partners, l’un des VC les plus respectés de la Silicon Valley. Le fait que le tour ait été « massively oversubscribed » montre que le sujet de la défense souveraine fait désormais rêver au-delà des frontières canadiennes.
Les défis qui attendent Dominion Dynamics
Devenir un « prime » (contractant principal auprès du gouvernement) n’est pas une mince affaire. Historiquement, Ottawa préfère s’adresser à des fournisseurs américains déjà qualifiés, certifiés et dotés d’installations de production massives. Inverser cette inertie demandera des années, une exécution sans faille et surtout des références concrètes sur le terrain.
Autre écueil : la taille. Avec une vingtaine d’employés actuellement, Dominion Dynamics reste une structure très légère. Pence l’assume : 2026 sera une année de R&D intense plutôt que de chasse au revenu immédiat. Pari risqué dans un secteur où les cycles de vente sont interminables et où les clients exigent souvent des preuves de maturité technologique.
Un symbole plus large pour l’écosystème canadien
Au-delà du cas Dominion Dynamics, cette levée pose une question de fond : le Canada est-il enfin prêt à construire des champions technologiques souverains dans des domaines stratégiques ?
Pendant des décennies, le pays a excellé dans le logiciel civil, l’IA, les jeux vidéo, la biotech… mais il est resté étonnamment discret dans les technologies duales et la défense. Le contexte géopolitique actuel (montée en puissance de la Chine dans l’Arctique, tensions autour des routes maritimes du Nord-Ouest, guerre en Ukraine qui rappelle l’importance de la résilience industrielle) change la donne.
Si Dominion Dynamics parvient à ses fins, elle pourrait inspirer toute une nouvelle génération d’entrepreneurs canadiens à s’attaquer à ces marchés autrefois considérés comme trop risqués ou trop politiques. Et peut-être, à terme, permettre au Canada de ne plus être seulement un acheteur, mais aussi un fournisseur crédible sur la scène internationale.
Reste à savoir si l’appétit politique tiendra dans la durée, si les barrières réglementaires s’assoupliront réellement et si les grands groupes américains accepteront de voir émerger un concurrent sérieux sur leur pré carré historique. Pour l’instant, Dominion Dynamics a allumé la mèche. À eux désormais de transformer l’étincelle en feu durable.
La partie ne fait que commencer.