Canada : Tech et Military Keynesianism
Le virage vers un Military Keynesianism canadien
Le concept de Military Keynesianism n’est pas nouveau, mais il prend aujourd’hui une résonance particulière au Canada. Selon une analyse récente des économistes de la TD, cette approche repose sur l’idée que les investissements en R&D militaire et les contrats de procurement peuvent stimuler l’innovation, accroître la productivité globale et créer des retombées positives vers l’économie civile grâce à des effets multiplicateurs. En d’autres termes : en misant sur les « guns » (la défense), on finit par pouvoir financer aussi les « butter » (les biens de consommation et services civils).
Ce n’est pas une simple théorie abstraite. Les engagements fédéraux massifs annoncés fin 2025, représentant des dizaines de milliards de dollars supplémentaires, visent explicitement à remodeler l’écosystème technologique canadien. L’objectif ? Non seulement renforcer la souveraineté nationale, mais aussi injecter un carburant puissant dans l’innovation domestique.
Les dépenses en défense peuvent devenir une véritable politique industrielle si elles sont bien orientées.
– Analyse des économistes TD, janvier 2026
Mais pour que cette stratégie fonctionne, encore faut-il que l’argent circule rapidement. Or, les retards chroniques dans les processus d’acquisition militaire canadiens restent un point noir majeur. Le gouvernement a même manqué sa propre échéance pour publier la très attendue Defence Industrial Strategy, ce qui a valu des critiques très vives de la part d’anciens hauts responsables.
Les startups ne attendent pas Ottawa
Pendant que les fonctionnaires peaufinent leurs stratégies, les entrepreneurs canadiens, eux, passent déjà à l’action. L’écosystème tech montre une vitalité impressionnante dans le domaine de la défense et des technologies dual-use (utilisables à la fois dans le civil et le militaire).
Voici quelques exemples concrets qui illustrent cette accélération :
- Cohere, leader canadien en intelligence artificielle, vient de signer un partenariat stratégique avec TKMS, un important fabricant allemand de sous-marins, pour explorer l’intégration de ses modèles d’IA dans les futurs systèmes de propulsion et de combat sous-marins potentiellement destinés au Canada.
- À Calgary, un tout nouveau Aerospace Innovation Hub voit le jour avec l’ambition de faire passer à l’échelle plus de 180 entreprises existantes et d’accompagner la naissance d’au moins une douzaine de nouvelles startups dans l’aérospatiale et la défense.
- Canada Rocket Company sort de l’ombre avec 6,2 millions de dollars levés auprès d’investisseurs 100 % canadiens. L’objectif : doter le pays de capacités souveraines en matière de lancement de fusées, un enjeu stratégique majeur à l’heure de la militarisation de l’espace.
- Kepler, basée à Toronto, a réussi le déploiement réussi de sa première constellation de satellites de centre de données en orbite, devançant même certains projets pharaoniques d’Amazon et Starlink dans ce domaine critique pour la résilience militaire et civile.
Ces initiatives montrent que l’écosystème canadien ne se contente pas d’attendre les chèques du gouvernement. Il anticipe, il innove, il construit.
Les technologies dual-use : la clé du succès ?
Les économistes de la TD insistent sur un point crucial : le Canada pourrait bénéficier d’un gain de productivité supplémentaire significatif s’il sait maximiser le potentiel des technologies dual-use. Ces technologies, développées initialement pour des usages militaires, trouvent ensuite des applications massives dans le civil : drones, cybersécurité, communications satellitaires sécurisées, IA pour la prise de décision autonome, matériaux avancés, etc.
Historiquement, le Canada a toujours excellé dans ce domaine. Pensons aux radars, aux systèmes de sonar, aux logiciels de cryptographie ou encore aux technologies spatiales. Aujourd’hui, avec l’essor de l’IA générative et de l’automatisation, ce savoir-faire prend une dimension stratégique nouvelle.
Pourtant, le risque est réel : si les fonds publics continuent d’arriver avec des années de retard, les startups les plus ambitieuses pourraient se tourner vers des marchés étrangers plus réactifs. La souveraineté technologique passerait alors par la fenêtre.
Les défis qui restent à relever
Malgré l’enthousiasme visible dans l’écosystème, plusieurs obstacles persistent. Les lenteurs bureaucratiques, la dépendance historique aux fournisseurs américains, le manque de clarté dans la nouvelle stratégie industrielle de défense… tout cela crée une incertitude que les entrepreneurs détestent.
À cela s’ajoute la question éthique : jusqu’où le Canada est-il prêt à aller dans la militarisation de son économie ? Certains observateurs s’inquiètent d’une dérive vers un modèle trop proche du « complexe militaro-industriel » américain. D’autres, au contraire, y voient une opportunité unique de rattraper le retard en matière d’innovation stratégique.
Les entrepreneurs canadiens sont prêts à construire. Reste à savoir si le gouvernement fédéral est prêt à les soutenir pleinement.
– Douglas Soltys, BetaKit
En conclusion, le Canada est à un tournant historique. Les investissements militaires massifs pourraient devenir le catalyseur d’une nouvelle vague d’innovation technologique, à condition que l’exécution suive. Les startups du pays, en tout cas, ont déjà choisi leur camp : elles construisent l’avenir, avec ou sans feux verts définitifs d’Ottawa.
Le Military Keynesianism canadien est en marche. À nous de voir s’il produira des armes… et du beurre pour tous.