Canada Lance un Appel pour Centres de Données IA Souverains
Imaginez un Canada qui ne dépend plus exclusivement des géants américains pour entraîner ses modèles d’intelligence artificielle les plus puissants. Un pays capable de garder chez lui les données les plus sensibles, de maîtriser sa propre capacité de calcul massive et de créer des milliers d’emplois hautement qualifiés. C’est précisément cette vision que le gouvernement fédéral tente aujourd’hui de concrétiser avec un appel à projets aussi ambitieux qu’urgent.
Un virage stratégique pour l’IA canadienne
Le 15 janvier 2026, Innovation, Science et Développement économique Canada (ISED) a officiellement lancé un appel à propositions pour la construction de centres de données IA souverains à très grande échelle. L’objectif est clair : attirer des projets capables de dépasser les 100 mégawatts de puissance installée, soit dix à vingt fois la consommation d’un centre de données classique.
Pourquoi un seuil aussi élevé ? Parce que l’entraînement des grands modèles d’IA actuels – ceux qui alimentent ChatGPT, Gemini, Claude et consorts – nécessite une puissance colossale, souvent concentrée dans des installations hyperscale. Selon l’Agence internationale de l’énergie, un seul de ces géants peut consommer plus d’électricité qu’une ville moyenne.
Souveraineté numérique : l’urgence d’agir
Depuis plusieurs années, chercheurs, entrepreneurs et décideurs politiques canadiens répètent la même mise en garde : sans infrastructures de calcul massives sur le sol national, le pays risque de perdre son autonomie stratégique dans le domaine de l’IA. Chaque requête sensible, chaque modèle entraîné à l’étranger, représente une dépendance accrue envers des juridictions étrangères.
« Notre priorité est de s’assurer que les données sensibles des Canadiens soient hébergées de manière sécurisée et libres de toute coercition. »
– Evan Solomon, ministre responsable de l’IA
Cette phrase, prononcée lors de la conférence ALL IN en septembre 2025, résume parfaitement l’état d’esprit actuel du gouvernement. L’appel à projets actuel n’est donc pas une simple mesure économique : c’est un acte politique fort en faveur de la souveraineté numérique.
Critères de sélection : ce que le gouvernement veut vraiment voir
Les promoteurs qui souhaitent répondre à l’appel ont jusqu’au 15 février 2026 pour déposer leur dossier. Parmi les éléments qui seront scrutés avec la plus grande attention, on retrouve :
- un chemin clair et réaliste vers la mise en service du centre
- une participation significative des communautés autochtones
- une minimisation des impacts environnementaux
- une maximisation de l’utilisation de partenaires et de chaînes d’approvisionnement canadiennes
- un contrôle majoritaire par une organisation canadienne
- le stockage et le traitement exclusif des données sur le territoire canadien
Ces critères montrent que le gouvernement ne cherche pas simplement à construire des hangars remplis de serveurs : il veut bâtir un écosystème industriel complet, ancré localement et respectueux des engagements climatiques du pays.
Le défi énergétique au cœur du projet
Construire un centre de plus de 100 MW n’est pas une mince affaire, surtout au Canada où l’accès à l’électricité propre varie énormément selon les provinces. Le Québec et la Colombie-Britannique disposent d’importants surplus hydroélectriques, l’Alberta et la Saskatchewan misent sur le gaz naturel et les projets éoliens, tandis que l’Ontario explore le nucléaire et le stockage massif.
Mais même avec les meilleures intentions, alimenter ces installations sans faire exploser les émissions de CO₂ représente un défi technique et économique majeur. Les promoteurs devront démontrer comment ils comptent s’approvisionner en énergie décarbonée, comment ils vont gérer les pics de consommation et comment ils prévoient refroidir efficacement des milliers de GPU qui chauffent à plus de 80 °C en pleine charge.
Un écosystème qui dépasse les frontières provinciales
Si plusieurs provinces canadiennes accueillent déjà des centres de données de taille respectable, aucun projet n’a encore atteint l’échelle hyperscale attendue ici. Les acteurs locaux (comme eStruxture, Cologix, Vantage) ou internationaux déjà implantés (Equinix, Digital Realty) pourraient être tentés de répondre, mais ils devront s’associer à des partenaires canadiens pour respecter les exigences de souveraineté.
On peut aussi imaginer des consortiums inédits : des fournisseurs d’énergie (Hydro-Québec, BC Hydro, Ontario Power Generation), des universités de recherche (Mila, Vector Institute), des entreprises technologiques canadiennes et des investisseurs institutionnels (CDPQ, OMERS) pourraient unir leurs forces pour porter des projets d’envergure nationale.
Perspectives économiques et emplois
Chaque centre de cette taille représente plusieurs centaines de millions, voire plus d’un milliard de dollars d’investissement direct. À cela s’ajoutent les retombées indirectes : construction, maintenance, sécurité, fibre optique, refroidissement, logistique… Des milliers d’emplois qualifiés pourraient être créés, particulièrement dans les régions qui accueilleront ces infrastructures.
Pour les startups canadiennes en IA, l’enjeu est encore plus stratégique : pouvoir accéder à une puissance de calcul souveraine à des coûts compétitifs pourrait changer la donne face à leurs concurrents américains ou européens.
Les limites et les critiques possibles
Malgré l’enthousiasme, plusieurs voix s’élèvent déjà pour souligner les obstacles. Certains experts estiment qu’il est pratiquement impossible de créer une chaîne d’approvisionnement 100 % canadienne pour les composants critiques (GPU NVIDIA, serveurs Dell/Supermicro, câbles sous-marins transatlantiques). D’autres s’inquiètent de la consommation énergétique globale : si le Canada veut devenir un acteur majeur de l’IA, il devra inévitablement augmenter sa production électrique.
Enfin, le calendrier serré (un mois seulement pour déposer un dossier crédible) laisse penser que seuls les acteurs déjà bien avancés dans leurs projets pourront répondre efficacement.
Et maintenant ?
Les prochaines semaines seront décisives. Les propositions retenues donneront lieu à des protocoles d’entente (MOU) avec le gouvernement, mais aucun financement direct n’est promis à ce stade. Il s’agit plutôt d’un signal fort envoyé au marché : Ottawa est prêt à faciliter, à coordonner et à prioriser les projets qui correspondent à sa vision.
Si tout se passe bien, le Canada pourrait, d’ici cinq à sept ans, disposer de plusieurs points d’ancrage hyperscale souverains. De quoi changer radicalement la donne pour l’écosystème IA national, attirer des talents, retenir des startups prometteuses et affirmer une voix distincte sur la scène mondiale de l’intelligence artificielle.
Reste à savoir si les acteurs privés répondront massivement à l’appel, et surtout si le pays saura relever simultanément les défis énergétiques, environnementaux et technologiques que pose cette course à la souveraineté numérique. L’avenir de l’IA canadienne se joue peut-être en ce moment même, dans les dossiers qui s’empilent sur les bureaux d’ISED jusqu’au 15 février 2026.
À suivre de très près.