Telesat Face à ses Créanciers : Conflit sur Lightspeed
Imaginez une entreprise qui a passé des années à construire l’un des projets les plus ambitieux de l’industrie spatiale canadienne, soutenue par des milliards d’investissements publics et privés… et qui se retrouve soudain accusée par ses propres créanciers d’avoir dissimulé ses actifs les plus précieux juste avant l’échéance d’une énorme dette. C’est exactement le scénario qui se joue actuellement autour de Telesat, l’opérateur satellite ottavien dont le nom résonne depuis longtemps dans le secteur des télécommunications spatiales.
Depuis quelques jours, le feuilleton judiciaire qui oppose Telesat à une partie de ses prêteurs fait les gros titres dans la presse économique canadienne. Au cœur du conflit : la constellation Lightspeed, ce réseau de satellites en orbite basse (LEO) censé propulser l’entreprise dans une nouvelle ère de croissance. Mais selon les plaignants, ce joyau technologique aurait été placé hors de portée des créanciers au moment précis où la pression financière devenait insoutenable.
Un transfert d’actifs qui fait scandale
Tout commence en septembre dernier. Telesat annonce discrètement le transfert de 62 % des parts de sa filiale Lightspeed vers une autre entité indirecte de la maison mère. Sur le papier, une simple réorganisation corporate. Dans les faits, pour les détenteurs d’obligations, c’est une manœuvre visant à protéger un actif stratégique des saisies potentielles.
Wilmington Savings Fund Society, qui représente la majorité des porteurs de la dette arrivant à échéance en décembre 2026 (1,7 milliard USD), n’a pas tardé à réagir. Deux actions en justice ont été déposées quasi simultanément : une en Ontario et une à New York. Les termes employés sont sans ambiguïté : « fraudulent conveyance », transfert frauduleux, violation des covenants de crédit.
Telesat est indéniablement insolvable et incapable de rembourser ses dettes. Le transfert de Lightspeed a été effectué dans le seul but de le placer hors de portée des créanciers.
— Extrait de la plainte déposée par Wilmington Savings Fund Society
La réponse de Telesat ne s’est pas fait attendre. L’entreprise qualifie les poursuites de « sans fondement » et accuse un groupe de fonds spéculatifs spécialisés dans la dette en difficulté (distressed debt hedge funds) de chercher à déstabiliser la société juste avant une période critique.
Lightspeed : le pari risqué d’une nouvelle génération
Pour bien comprendre les enjeux, il faut remonter quelques années en arrière. Telesat, historiquement positionné sur les satellites géostationnaires (GEO), a décidé de suivre la vague initiée par Starlink, OneWeb et Amazon Kuiper : passer à la basse orbite pour offrir une latence plus faible et une couverture globale plus efficace.
Le projet Lightspeed représente plusieurs milliards de dollars d’investissement. Ottawa et Québec ont d’ailleurs apporté un soutien financier conséquent via des prêts et des garanties. Mais les retards s’accumulent : problèmes de chaîne d’approvisionnement post-pandémie, hausse des coûts, complexité technique. Résultat : les premiers revenus significatifs ne sont pas attendus avant 2027 au mieux.
Dans l’intervalle, la flotte GEO vieillissante génère moins de cash-flow qu’espéré, tandis que les échéances de dette s’approchent dangereusement.
- 1,7 milliard USD à rembourser d’ici fin 2026
- 450 millions USD supplémentaires en 2027
- Flotte LEO encore en phase de déploiement
- Marché LEO ultra-concurrentiel dominé par SpaceX
Dans ce contexte tendu, protéger Lightspeed des créanciers devient pour certains observateurs une question de survie stratégique.
Les créanciers versus l’avenir de l’entreprise
D’un côté, les prêteurs estiment avoir financé une partie du rêve spatial canadien et veulent récupérer leur mise avant que l’entreprise ne s’effondre. De l’autre, Telesat défend l’idée qu’un démantèlement forcé ou une restructuration sous pression détruirait la valeur de Lightspeed avant même qu’elle ne puisse générer des revenus.
La question clé que les juges devront trancher : le transfert de septembre respectait-il les termes des accords de crédit existants ? Telesat affirme que oui, et parle d’un processus de gouvernance rigoureux. Les plaignants rétorquent que l’opération a été menée alors que l’insolvabilité était déjà évidente.
Depuis l’annonce des poursuites, le titre Telesat a plongé de près de 18 % à la Bourse de Toronto et 14 % au Nasdaq en seulement deux jours. Les marchés semblent clairement inquiets.
Quelles issues possibles pour ce bras de fer ?
Plusieurs scénarios se dessinent :
- Annulation du transfert : les actifs Lightspeed reviennent sous la sphère des créanciers, augmentant leurs garanties mais risquant de paralyser le projet.
- Rejet des demandes : Telesat conserve sa structure actuelle et gagne du temps pour lancer Lightspeed.
- Négociation hors cour : restructuration amiable de la dette avec peut-être une conversion partielle en capital.
- Faillite ou protection CCAA : scénario extrême mais pas totalement exclu si aucune solution n’émerge rapidement.
Quelle que soit l’issue, cette affaire illustre une réalité brutale du secteur spatial commercial actuel : même avec un projet technologiquement prometteur, la fenêtre entre investissements massifs et rentabilité peut devenir fatale quand les marchés financiers se crispent.
Leçons pour l’écosystème spatial canadien
Au-delà du cas Telesat, ce conflit pose des questions plus larges sur la manière dont le Canada accompagne ses champions spatiaux. Le soutien public a été massif, mais les mécanismes de suivi et de gouvernance financière semblent avoir laissé des failles que les créanciers privés exploitent aujourd’hui.
Dans un secteur où les cycles d’investissement sont très longs et les risques technologiques élevés, trouver le bon équilibre entre ambition stratégique et discipline financière reste un exercice particulièrement délicat.
Pour l’instant, Telesat assure qu’elle se défendra « vigoureusement ». Les prochaines audiences et les éventuelles médiations diront si l’opérateur historique du spatial canadien parviendra à sauver son pari LEO… ou si Lightspeed finira par éclairer quelqu’un d’autre que ses actionnaires actuels.
À suivre de très près dans les mois à venir.