Débat Juridique Deck vs Banque Nationale
Imaginez quitter une entreprise après l’avoir cofondée, lever des millions pour votre nouvelle aventure entrepreneuriale, et vous retrouver soudain poursuivi par votre ancien employeur pour plusieurs millions de dollars. C’est exactement la situation que vivent aujourd’hui deux entrepreneurs montréalais bien connus dans l’écosystème FinTech canadien. Une affaire qui soulève de nombreuses questions sur la liberté d’innover et les limites imposées par les clauses de non-concurrence.
Une poursuite qui fait des vagues dans la tech québécoise
Depuis janvier 2026, l’histoire fait grand bruit dans les cercles startup. La Banque Nationale du Canada, via sa filiale Flinks, a lancé une action judiciaire contre Yves-Gabriel Leboeuf et Frédérick Lavoie, cofondateurs de Deck. Le motif ? Une prétendue violation d’une clause de non-concurrence de cinq ans signée lors de l’acquisition majoritaire de Flinks en 2021. Le montant réclamé est loin d’être symbolique : 5,7 millions de dollars canadiens, sans compter la demande d’arrêt immédiat des activités commerciales jugées concurrentes.
De leur côté, les deux entrepreneurs ne se laissent pas intimider. Dans leur défense déposée récemment, ils qualifient cette procédure de « frivole, abusive et vouée à l’échec ». Ils demandent même le rejet pur et simple de la plainte ainsi que le versement de 60 000 $ plus les frais d’avocats. Le ton est donné : il ne s’agit pas seulement d’une défense technique, mais d’un véritable cri du cœur pour protéger l’esprit entrepreneurial.
Retour sur le parcours des deux cofondateurs
Pour bien comprendre les enjeux, il faut remonter aux origines. En 2016, Yves-Gabriel Leboeuf et Frédérick Lavoie lancent Flinks, une plateforme d’open banking qui permet de connecter les données bancaires des consommateurs à diverses applications FinTech sans recourir au fastidieux screen-scraping. Le succès est au rendez-vous : plusieurs millions levés, une croissance rapide et finalement une acquisition majoritaire par la Banque Nationale en 2021.
Après plusieurs années passées à développer Flinks, les deux entrepreneurs quittent l’entreprise en juin 2024. Moins de six mois plus tard, ils officialisent le lancement de Deck, accompagnés d’une levée de fonds seed impressionnante. Aujourd’hui, Deck a déjà réuni 16,5 millions USD auprès d’investisseurs reconnus comme Golden Ventures, Better Tomorrow Ventures et Luge Capital.
« Je pense que c’est clair pour tout le monde et tous les acteurs du marché que nous ne concurrençons absolument pas Flinks. »
– Yves-Gabriel Leboeuf, CEO de Deck
Cette citation résume parfaitement leur position : Deck n’est pas un clone de Flinks, mais une proposition radicalement différente.
Deck : une approche radicalement différente
Alors que Flinks se concentre sur la connexion aux comptes bancaires pour extraire des données financières, Deck vise un tout autre horizon. La startup propose une API unique capable d’accéder à des données protégées par mot de passe sur divers services en ligne : factures d’électricité, abonnements, relevés divers… Le tout sans se limiter au secteur bancaire.
Le point culminant de leur technologie réside dans des agents d’authentification IA autonomes. Ces agents peuvent naviguer, lire et même écrire des actions au nom de l’utilisateur, transformant radicalement la manière dont on interagit avec des interfaces web traditionnellement réservées aux humains.
« Nous ne nous connectons pas aux banques pour extraire des données. Nous offrons des agents IA qui effectuent des actions de lecture et d’écriture au nom de l’utilisateur », explique Leboeuf. Cette distinction technique est au cœur de leur défense : pas de concurrence directe, donc pas de violation.
Des soutiens inattendus dans l’industrie
Pour étayer leur position, les fondateurs de Deck ont joint à leur défense plusieurs échanges avec des acteurs majeurs du FinTech canadien. Parmi eux :
- Martin Leclair (Wealthsimple) qui explorait l’utilisation de Deck pour un service non couvert par Flinks.
- Jeff Adamson (Neo) qui confirme utiliser Flinks pour les connexions bancaires mais envisager Deck pour faciliter les changements de paiements de factures et dépôts directs.
Ces témoignages d’acteurs crédibles renforcent l’idée que les deux solutions répondent à des besoins distincts et complémentaires plutôt qu’à une concurrence frontale.
Les clauses de non-concurrence sous le feu des critiques
Cette affaire dépasse largement le cas Deck. Elle ravive le débat sur la pertinence et la portée des clauses de non-concurrence dans l’écosystème startup. D’un côté, les entreprises légitimes souhaitent protéger leurs investissements et leur propriété intellectuelle. De l’autre, les entrepreneurs estiment que ces clauses, lorsqu’elles sont trop larges ou trop longues, freinent l’innovation et découragent la prise de risque.
Au Québec, comme ailleurs au Canada, la validité de ces clauses dépend de critères précis : durée raisonnable, territoire limité, et protection d’un intérêt légitime. Cinq ans sans pouvoir exercer dans un domaine aussi mouvant que la FinTech peut sembler excessif aux yeux de nombreux observateurs.
« Cette poursuite est une distraction pour moi et mon cofondateur. »
– Yves-Gabriel Leboeuf
Derrière ces mots, on sent la frustration d’entrepreneurs qui souhaitent simplement continuer à créer de la valeur.
Une communauté tech qui se mobilise
Leboeuf affirme avoir reçu de nombreux messages de soutien de la part d’autres fondateurs. Cette solidarité n’est pas anodine. Dans un écosystème où les relations entre grands groupes et startups sont parfois tendues, une telle affaire peut servir d’électrochoc.
Certains y voient une tentative de décourager les investisseurs potentiels en semant le doute autour de Deck. D’autres estiment qu’il s’agit simplement d’une application stricte des engagements contractuels. Quoi qu’il en soit, l’affaire est loin d’être terminée et pourrait faire jurisprudence.
Quelles leçons pour les entrepreneurs de demain ?
Cette histoire rappelle plusieurs vérités souvent oubliées :
- Les clauses de non-concurrence doivent être négociées avec la plus grande attention, idéalement avec un avocat spécialisé.
- La transparence totale lors du départ d’une entreprise est essentielle pour éviter tout malentendu ultérieur.
- L’innovation véritable naît souvent en dehors des sentiers battus, ce qui peut créer des frictions avec les acteurs établis.
- Les tribunaux québécois seront appelés à trancher entre protection légitime des intérêts commerciaux et liberté d’entreprendre.
Quelle que soit l’issue, cette affaire marque un tournant dans la relation entre institutions financières traditionnelles et entrepreneurs FinTech au Canada.
Vers une résolution ou un long combat judiciaire ?
Pour l’instant, la Banque Nationale maintient sa position et refuse tout commentaire supplémentaire, le dossier étant devant les tribunaux. De leur côté, Leboeuf et Lavoie se disent ouverts à toute forme de règlement, tout en affirmant qu’ils défendront jusqu’au bout leurs intérêts et ceux de Deck.
Dans un secteur où la vitesse d’exécution et l’innovation sont cruciales, cette bataille juridique pourrait avoir des répercussions bien au-delà des protagonistes directs. Elle pose la question fondamentale : jusqu’où peut-on limiter la liberté d’entreprendre au nom de la protection d’intérêts acquis ?
L’écosystème canadien suit l’affaire de près, conscient que le jugement pourrait redessiner les règles du jeu pour de nombreuses startups à venir. Affaire à suivre, donc, dans les mois qui viennent.