Partenariat U d’A – Edmonton pour Véhicules Hydrogène
Imaginez une ville du nord du Canada, où les hivers sont rudes et les besoins en transport urbain colossaux, qui parvient à diviser par deux les émissions de son parc de véhicules lourds sans remplacer entièrement sa flotte coûteuse. C’est exactement le pari audacieux que vient de lancer Edmonton en s’associant à l’Université de l’Alberta et à une entreprise spécialisée dans les technologies de propulsion innovante. Une collaboration qui pourrait bien changer la donne dans la transition énergétique des flottes publiques.
Une alliance stratégique pour décarboner les transports lourds
Le 27 janvier 2026, l’Université de l’Alberta a officialisé un partenariat prometteur avec la Ville d’Edmonton et Diesel Tech Industries (DTI). L’objectif ? Explorer des solutions concrètes pour intégrer davantage d’hydrogène dans les moteurs diesel déjà existants, sans nécessiter de remplacements complets et onéreux. Ce projet s’inscrit dans une longue quête de la capitale albertaine pour verdir ses véhicules municipaux.
Depuis plusieurs années, Edmonton expérimente différentes pistes : bus 100 % électriques, bus à pile à combustible hydrogène, véhicules hybrides… Mais les résultats mitigés en conditions hivernales extrêmes et les coûts prohibitifs ont poussé la municipalité à se tourner vers des approches plus pragmatiques et progressives.
Le défi : maximiser l’hydrogène avec un minimum de modifications
Le cœur du projet repose sur une question simple mais cruciale, posée par le professeur David Gordon du département de génie mécanique :
« Quelle est la quantité maximale d’hydrogène que l’on peut injecter dans un moteur diesel avec le minimum d’efforts de rétrofit ? »
– Dr. David Gordon, Université de l’Alberta
Au lieu de concevoir des moteurs entièrement nouveaux ou de remplacer les blocs existants, les chercheurs cherchent à adapter les technologies actuelles. L’approche dual-fuel (diesel + hydrogène) permet de conserver l’infrastructure et les compétences mécaniques déjà en place tout en réduisant fortement la dépendance aux carburants fossiles.
Cette stratégie est particulièrement intéressante pour les collectivités qui possèdent des flottes importantes et ne peuvent pas se permettre des investissements massifs sur une courte période.
Des résultats déjà impressionnants grâce à l’intelligence artificielle
Les premiers travaux menés par les professeurs Gordon et Bob Koch, en collaboration avec leurs étudiants, montrent des performances surprenantes. Grâce à des algorithmes de machine learning qui contrôlent entièrement le moteur, ils ont atteint près de 90 % de substitution énergétique par l’hydrogène dans certaines conditions de charge.
Pour comparaison, les solutions commerciales actuelles, qui conservent le calculateur d’origine du moteur diesel et se contentent d’ajouter de l’hydrogène, plafonnent généralement entre 25 et 30 %. Cette différence majeure s’explique par le fait que l’équipe universitaire a pris le contrôle total des paramètres d’injection et de combustion.
« On ne se limite plus à l’approche descendante classique », explique le professeur Gordon. En libérant les contraintes du calculateur d’origine, les possibilités s’ouvrent considérablement.
Le contexte albertain : une province riche en hydrogène
Cette initiative ne sort pas de nulle part. L’Alberta est le plus grand producteur d’hydrogène au Canada. Le gouvernement provincial a fait de la filière hydrogène un pilier de sa stratégie de diversification économique et de réduction des émissions.
Le projet bénéficie d’un financement d’Emissions Reduction Alberta ainsi que du Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada (CRSNG). Ces soutiens publics témoignent de l’importance stratégique accordée à cette technologie dans la province.
L’état actuel de la flotte d’Edmonton
Aujourd’hui, la flotte de transport en commun et de véhicules municipaux d’Edmonton présente un mix énergétique intéressant :
- 60 bus 100 % électriques
- 1 bus à pile à combustible hydrogène
- Plusieurs véhicules dual-fuel (dont un camion de collecte des déchets et un bus de transit)
- Deux Toyota Mirai (véhicules particuliers à hydrogène)
Cette diversité montre que la ville teste plusieurs voies en parallèle. Le partenariat avec l’université et DTI vise précisément à accélérer le développement de la filière hydrogène dual-fuel, qui semble particulièrement adaptée aux conditions canadiennes.
Des perspectives d’expansion nationale
Si les résultats des tests sont concluants, l’Université de l’Alberta envisage d’étendre cette technologie à d’autres municipalités canadiennes. De nombreuses villes moyennes et grandes font face aux mêmes défis : budgets contraints, hivers rigoureux, nécessité de maintenir un service fiable.
Une solution de rétrofit performante et abordable pourrait donc connaître un succès rapide à travers le pays, particulièrement dans les provinces où l’hydrogène est déjà produit localement.
Un écosystème hydrogène en pleine effervescence en Alberta
Ce projet n’est pas isolé. L’Université de Calgary a récemment annoncé un important programme de recherche sur la science de la combustion de l’hydrogène, financé à hauteur de 1,27 million $ par Alberta Innovates. Ces initiatives montrent que l’Alberta se positionne comme un leader canadien dans le domaine de l’hydrogène appliqué aux transports.
Avec ses ressources naturelles, son expertise industrielle et ses investissements publics conséquents, la province semble déterminée à transformer son image de producteur d’énergies fossiles en champion de l’hydrogène propre.
Les défis techniques qui restent à relever
Malgré ces avancées prometteuses, plusieurs obstacles subsistent :
- La stabilité de la combustion avec de très forts taux d’hydrogène
- La gestion des émissions d’oxyde d’azote (NOx) qui peuvent augmenter avec l’hydrogène
- L’infrastructure de distribution et de ravitaillement en hydrogène
- La durabilité à long terme des composants modifiés
- L’acceptabilité économique pour les municipalités
L’équipe de recherche travaille précisément sur ces points critiques, en combinant modélisation avancée, intelligence artificielle et tests réels sur banc d’essai puis sur véhicules.
Vers une mobilité lourde plus verte et plus réaliste
Ce partenariat illustre une approche pragmatique et progressive de la décarbonation des transports. Plutôt que d’attendre la solution miracle (véhicule 100 % hydrogène ou électrique parfait), on cherche à améliorer ce qui existe déjà, en y intégrant progressivement des technologies plus propres.
Dans un contexte où les objectifs climatiques se font pressants et où les budgets publics restent limités, cette stratégie intermédiaire pourrait s’avérer être la plus efficace à court et moyen terme.
Edmonton et l’Université de l’Alberta sont en train d’écrire un chapitre intéressant de la transition énergétique canadienne. Un chapitre qui mise sur l’innovation incrémentale, l’intelligence artificielle et la valorisation des ressources locales pour construire un avenir plus durable.
Les prochains mois et années nous diront si cette voie dual-fuel hydrogène-diesel peut réellement devenir une solution de masse pour les flottes nord-américaines. Une chose est sûre : les chercheurs albertains sont en train de repousser les limites de ce qui semblait possible hier encore.
À suivre de très près.