Ionodes Révolutionne la Sécurité Retail avec Caméras Corporelles
Imaginez un employé de caisse qui, en plus de scanner vos articles, porte une caméra discrète sur la poitrine. Cette caméra filme en haute définition, localise sa position en temps réel et analyse instantanément les comportements suspects grâce à l’intelligence artificielle. Ce n’est plus de la science-fiction : c’est déjà une réalité dans plusieurs magasins canadiens, et une startup québécoise est en train de devenir un acteur inattendu de cette transformation.
Quand les retailers se tournent vers les caméras corporelles
Longtemps réservées aux forces de l’ordre, les caméras corporelles connaissent aujourd’hui une nouvelle jeunesse dans un secteur bien particulier : la grande distribution. Face à une hausse perçue du vol organisé et des incidents violents, de nombreuses enseignes envisagent d’équiper non seulement leurs agents de sécurité, mais aussi leurs caissiers, employés d’accueil et personnel en rayon.
À Laval, au Québec, la société Ionodes observe cette évolution de très près. Spécialisée depuis 2007 dans les solutions de vidéosurveillance, elle vient de lancer un nouveau modèle spécifiquement pensé pour répondre à ces nouveaux usages : la PERCEPT BC200. Ce petit appareil compact promet bien plus qu’un simple enregistrement vidéo.
Les fonctionnalités qui séduisent les retailers
La PERCEPT BC200 ne se contente pas de filmer. Elle intègre plusieurs technologies avancées qui attirent particulièrement l’attention des responsables sécurité des grandes surfaces :
- Vidéo haute définition avec grand angle optimisé pour les environnements intérieurs
- Géolocalisation en temps réel pour suivre les déplacements dans le magasin
- Analyse vidéo IA embarquée détectant automatiquement les comportements anormaux
- Connexion à une plateforme ouverte permettant l’intégration avec d’autres systèmes de sécurité existants
- Stockage sécurisé et chiffrement des enregistrements pour garantir la confidentialité
Ces caractéristiques expliquent pourquoi Eric Tasso, PDG d’Ionodes, rapporte un intérêt croissant lors de salons professionnels spécialisés dans la prévention des pertes en magasin. Les demandes ne viennent plus uniquement des services de sécurité dédiés, mais bel et bien des directions opérationnelles qui souhaitent équiper leurs équipes en contact direct avec la clientèle.
Un contexte de « crise » du vol en magasin
Le Conseil canadien du commerce de détail a publié en septembre 2025 un rapport alarmant qualifiant le vol en magasin de « crise nationale ». Selon cette étude, les pertes liées au vol représenteraient jusqu’à 11 % du chiffre d’affaires annuel total du secteur, soit environ 68 milliards de dollars canadiens. Parallèlement, 75 % des détaillants interrogés déclaraient observer une augmentation de la violence lors de ces incidents.
Ces chiffres spectaculaires ont évidemment suscité de nombreuses réactions. Pourtant, plusieurs experts et chercheurs soulignent le manque de données fiables et indépendantes. Certains rapports américains montrent même une baisse du vol à l’étalage dans plusieurs grandes villes entre 2019 et 2023. La réalité se situerait donc probablement entre ces deux extrêmes : une situation préoccupante mais pas forcément catastrophique.
« Ajouter une caméra comme accessoire n’est pas vraiment un investissement dans la sécurité des travailleurs, mais plutôt un transfert de responsabilité vers le personnel de première ligne sans formation ni protection adéquate. »
– Vass Bednar, Canadian SHIELD Institute
Malgré ces débats, les enseignes continuent d’expérimenter. Des pilotes ont déjà été menés chez Loblaws, Shoppers Drug Mart et même chez certaines bannières Sobeys, parfois sans information claire aux clients sur la présence de ces dispositifs portatifs.
Les enjeux de confidentialité et d’éthique
L’utilisation de caméras portées par des employés soulève immédiatement plusieurs questions sensibles. Le Commissariat à la protection de la vie privée du Canada rappelle que toute organisation assujettie aux lois fédérales doit informer clairement le public de la présence de surveillance vidéo et détruire ou anonymiser les données dès qu’elles ne sont plus nécessaires.
Autre sujet brûlant : la reconnaissance faciale. Si plusieurs acteurs du marché (notamment aux États-Unis) développent des fonctionnalités de reconnaissance automatique, Ionodes adopte une approche différente, celle du face-matching. Cette technique permet de vérifier si une personne correspond à une entrée déjà connue dans une base de données, sans effectuer de recherche massive dans un vaste répertoire.
Cette distinction technique est importante. La Gendarmerie royale du Canada interdit explicitement l’utilisation de l’analyse biométrique sur ses caméras corporelles. Ionodes affirme respecter scrupuleusement ces règles lorsqu’elle travaille avec des organismes publics canadiens.
Ionodes : une rare pépite canadienne dans un marché dominé
Dans un secteur où les géants américains comme Axon et Motorola dominent largement, Ionodes fait figure d’exception. Fondée il y a près de vingt ans, l’entreprise québécoise compte une cinquantaine d’employés et revendique plus de 400 clients à travers le monde, avec une présence particulièrement forte aux États-Unis, en Europe, en Amérique latine et bien sûr au Canada.
Après avoir levé plus d’un million de dollars auprès d’Anges Québec et de Desjardins Capital en 2016, Ionodes mise désormais sur le segment retail pour accélérer sa croissance. Eric Tasso l’assume : une part croissante du chiffre d’affaires futur devrait provenir de ce marché en pleine mutation.
Un outil de responsabilisation… mais jusqu’où ?
Interrogé sur les éventuels dilemmes éthiques liés à la vente de cette technologie à des forces de l’ordre, le PDG d’Ionodes adopte une position nuancée mais ferme :
« Une caméra portée est avant tout un outil qui favorise la responsabilisation. Nos systèmes empêchent toute modification ou visualisation directe par l’utilisateur ; tout est chiffré et horodaté. Au final, nous ne contrôlons pas l’usage qui est fait de nos appareils. »
– Eric Tasso, PDG d’Ionodes
Cette déclaration résume parfaitement l’ambivalence du sujet. D’un côté, ces dispositifs peuvent effectivement augmenter la transparence et la sécurité. De l’autre, ils déplacent le curseur de la responsabilité vers des employés souvent peu formés et mal rémunérés pour assumer ces nouvelles missions implicites de prévention et de gestion de crise.
Vers une adoption massive ou un effet de mode passager ?
Il est encore trop tôt pour trancher. Les études indépendantes sur l’efficacité réelle des caméras corporelles en environnement commercial restent rares. Les premiers retours d’expérience sont mitigés : certaines enseignes rapportent une baisse des incidents, d’autres constatent simplement un déplacement des comportements problématiques vers des zones non couvertes.
Ce qui est certain, c’est que la technologie proposée par Ionodes arrive à un moment où les retailers cherchent désespérément des solutions technologiques pour reprendre le contrôle d’une situation qu’ils jugent préoccupante. Que cette voie soit la bonne ou qu’elle masque des problèmes structurels plus profonds (sous-effectifs, formation insuffisante, rémunération inadaptée), seul l’avenir le dira.
En attendant, une chose est sûre : la prochaine fois que vous ferez vos courses, il est possible que le regard qui vous observe ne soit plus seulement humain… mais aussi numérique, miniaturisé et accroché à la poitrine d’un employé qui, lui, tente simplement de faire son travail dans un contexte de plus en plus complexe.
Le débat ne fait que commencer.