IA Scribes en Santé : Adopter avec Responsabilité
Imaginez un médecin qui, pour la première fois depuis des années, peut réellement regarder son patient dans les yeux pendant toute la durée de la consultation. Fini le clavier qui cliquette, fini les notes prises à la va-vite. À la place, une voix discrète et intelligente capture chaque mot, structure l’information et prépare même un résumé clair pour le dossier médical. Ce rêve devient réalité grâce aux scribes IA. Mais ce progrès technologique, aussi séduisant soit-il, cache des pièges sérieux pour la protection des données de santé.
L’essor fulgurant des scribes IA dans les cabinets et hôpitaux
En 2026, impossible d’ignorer le phénomène. Partout au Canada, et particulièrement en Ontario, les outils de transcription automatique dopés à l’intelligence artificielle se multiplient à une vitesse impressionnante. Ces logiciels écoutent la conversation entre le professionnel de santé et son patient, puis génèrent en quelques secondes un compte-rendu structuré, souvent prêt à être intégré directement dans le dossier médical électronique.
Les avantages paraissent immédiats et très concrets. Les médecins épuisés par la paperasse administrative retrouvent enfin du temps pour l’essentiel : écouter, diagnostiquer, rassurer. Plusieurs praticiens parlent déjà d’un « game-changer » qui pourrait réduire significativement le burn-out médical. Les patients, eux, bénéficient d’une consultation plus humaine, moins interrompue par un écran.
Quand la technologie rencontre la vulnérabilité des données de santé
Mais toute médaille a son revers. Plus un outil collecte et traite des informations sensibles, plus les risques de dérapage augmentent. Les données de santé font partie des renseignements les plus personnels et les plus précieux qui existent. Une fuite, même minime, peut avoir des conséquences graves : discrimination à l’embauche, aux assurances, stigmatisation sociale, voire chantage.
Patricia Kosseim, commissaire à l’information et à la protection de la vie privée de l’Ontario, ne mâche pas ses mots. Elle observe que ces outils deviennent « de plus en plus répandus » et insiste sur l’urgence d’encadrer leur déploiement. Son bureau a d’ailleurs publié un guide très détaillé d’une trentaine de pages pour aider les établissements et les praticiens à adopter ces technologies de manière responsable.
La raison pour laquelle nous avons publié ce guide est de soutenir l’innovation tout en veillant à ce qu’elle se fasse de manière responsable, éthique et respectueuse de la vie privée.
– Patricia Kosseim, commissaire à l’information et à la protection de la vie privée de l’Ontario
Le message est clair : innover oui, mais pas n’importe comment.
Transparence et consentement : les deux piliers oubliés
Le premier geste simple, et pourtant trop souvent négligé, consiste à informer clairement le patient. Celui-ci doit savoir :
- qu’un outil d’IA est utilisé pendant la consultation ;
- quelles données sont capturées ;
- comment elles sont traitées et stockées ;
- quelles sont les mesures de sécurité mises en place ;
- qu’il peut refuser l’utilisation de l’outil sans que cela nuise à la qualité des soins.
Ce niveau de transparence renforce paradoxalement la relation de confiance. À l’inverse, un enregistrement caché ou mal expliqué peut détruire des années de lien thérapeutique en une seule consultation.
Le danger insidieux du « shadow AI »
L’un des phénomènes les plus préoccupants s’appelle le shadow AI (IA fantôme). Il s’agit de l’utilisation, par un professionnel de santé, d’un outil téléchargé ou souscrit à titre personnel, sans que l’hôpital, la clinique ou le cabinet soit au courant. L’affaire est d’autant plus grave quand l’outil est hébergé à l’étranger, souvent aux États-Unis, avec des pratiques de conservation des données très différentes des exigences canadiennes.
Le bureau de la commissaire ontarienne a déjà enquêté sur un cas édifiant : un médecin avait utilisé le logiciel américain Otter pour transcrire une réunion clinique. Résultat ? Des informations hautement sensibles sur des patients ont été transmises à des dizaines de personnes, y compris d’anciens employés qui n’auraient jamais dû y avoir accès. Un rappel brutal que la commodité ne doit jamais primer sur la sécurité.
Contrats inégaux et responsabilité diluée
Colleen Flood, doyenne de la faculté de droit de l’Université Queen’s, pointe un autre écueil majeur : la rédaction des contrats entre les fournisseurs d’IA et les organisations de santé. Trop souvent, les clauses tendent à transférer l’essentiel des responsabilités (et des risques) sur le clinicien ou l’établissement, alors même que ce dernier dispose rarement des ressources juridiques pour négocier efficacement.
Nous avons besoin d’une grande réforme ici… Le système actuel ne fonctionne pas pour ce dont nous avons besoin aujourd’hui, et il faut le réparer.
– Colleen Flood, doyenne de la faculté de droit, Université Queen’s
Les grands hôpitaux ont parfois des équipes juridiques solides. Les médecins de famille, eux, se retrouvent souvent seuls face à des contrats de plusieurs dizaines de pages rédigés par des multinationales. Le déséquilibre est évident.
Reconstruire la confiance à l’ère de l’IA
Kwame McKenzie, PDG du Wellesley Institute, rappelle une vérité essentielle : les meilleurs résultats cliniques s’obtiennent lorsque les patients font confiance à leur médecin et au système de santé. Or cette confiance est déjà fragilisée par de multiples scandales antérieurs et par un sentiment généralisé de perte de contrôle sur ses données personnelles.
Impliquer les patients dans les discussions sur l’utilisation de l’IA, leur expliquer les bénéfices et les risques, obtenir un véritable consentement libre et éclairé : voilà les gestes qui peuvent, au contraire, renforcer le lien de confiance plutôt que l’abîmer.
Les garde-fous concrets à mettre en place dès maintenant
Pour que l’enthousiasme autour des scribes IA ne se transforme pas en catastrophe sanitaire et juridique, plusieurs mesures s’imposent :
- Élaborer et diffuser une politique claire d’utilisation des outils IA au sein de chaque établissement ;
- Interdire ou très fortement encadrer l’usage d’outils non approuvés (shadow AI) ;
- Privilégier des solutions canadiennes ou du moins conformes aux lois locales sur la protection des données ;
- Former l’ensemble des professionnels aux enjeux éthiques et juridiques de ces technologies ;
- Mettre en place des audits réguliers des outils déployés et des mécanismes d’alerte en cas d’incident ;
- Documenter chaque refus ou consentement du patient de façon traçable.
Ces étapes demandent du temps et des ressources, mais elles constituent le prix à payer pour que l’innovation profite réellement à tous sans créer de nouvelles inégalités ou de nouvelles vulnérabilités.
Vers une modernisation urgente des lois sur la vie privée
Plusieurs experts, dont Colleen Flood, martèlent qu’il est temps de sortir d’un cadre juridique datant d’un autre siècle. Les lois actuelles sur la protection des renseignements personnels peinent à suivre le rythme effréné des avancées technologiques. Une refonte en profondeur s’impose pour offrir aux innovateurs des balises claires et aux citoyens des garanties solides.
En attendant cette grande réforme, la prudence et la transparence restent les meilleures alliées. L’intelligence artificielle peut et doit améliorer le système de santé canadien, mais seulement si elle est déployée avec éthique, rigueur et respect absolu de la personne.
Le futur des consultations médicales est en train de s’écrire. À nous de veiller à ce qu’il soit à la fois plus efficace et plus humain.