Snap Règle un Procès sur l’Addiction aux Réseaux
Imaginez un instant : un adolescent qui ne peut plus poser son téléphone, refreshant compulsivement Snapchat, guettant la prochaine notification comme une récompense vitale. Ce scénario, loin d’être rare, est au cœur d’un débat brûlant depuis plusieurs années. Le 20 janvier 2026, Snap Inc., la maison-mère de Snapchat, a franchi une étape symbolique en concluant un accord à l’amiable dans l’un des procès les plus médiatisés sur l’addiction aux réseaux sociaux.
Ce règlement intervient à seulement quelques jours de l’ouverture d’un procès qui aurait pu marquer un tournant historique. Pour la première fois, un dirigeant d’un grand réseau social, en l’occurrence Evan Spiegel, devait témoigner devant un jury américain dans une affaire d’addiction. Finalement, les parties ont préféré trouver un terrain d’entente discret.
Un règlement discret mais lourd de sens
Le plaignant, un jeune de 19 ans désigné sous les initiales K.G.M. dans les documents judiciaires, accusait Snapchat d’avoir délibérément conçu des fonctionnalités addictives favorisant des troubles mentaux graves. Selon ses avocats, les algorithmes, le défilement infini et les notifications incessantes transformaient l’application en véritable machine à capter l’attention.
Les montants et conditions exactes de cet accord restent confidentiels. Snap a simplement déclaré que les deux parties étaient « heureuses d’avoir résolu cette affaire de manière amicale ». Derrière cette formule policée se cache pourtant une décision stratégique forte de la part d’une entreprise qui reste poursuivie dans de nombreuses autres affaires similaires aux États-Unis.
Des alertes internes ignorées depuis neuf ans
Les documents rendus publics dans le cadre de ces différents procès révèlent des échanges internes troublants. Dès 2017, des employés de Snap exprimaient leurs inquiétudes face aux risques pour la santé mentale des adolescents. Certains signalaient explicitement que certaines fonctionnalités pouvaient aggraver l’anxiété, favoriser les troubles alimentaires ou même pousser à l’automutilation.
Nous savons que nos produits peuvent avoir un impact négatif sur certains utilisateurs vulnérables, notamment les plus jeunes.
Extrait d’un email interne Snap datant de 2018
La direction a systématiquement minimisé ces alertes, les qualifiant aujourd’hui d’« exemples sortis de leur contexte » ou « cherry-picked ». Cette défense est devenue un classique chez les grandes plateformes technologiques face aux critiques sur leurs impacts sociétaux.
Snapchat au cœur d’un débat plus large
Le cas Snap n’est qu’une pièce dans un puzzle beaucoup plus vaste. Le même procès regroupait initialement Meta (Facebook, Instagram), Google (YouTube) et ByteDance (TikTok). Seule Snap a choisi de transiger avant l’audience. Les autres géants s’apprêtent désormais à affronter un jury à partir du 27 janvier 2026, avec notamment l’audition très attendue de Mark Zuckerberg.
Les plaignants comparent ouvertement ces affaires aux grands procès contre les cigarettiers dans les années 90. Ils reprochent aux plateformes d’avoir sciemment dissimulé les dangers de leurs produits tout en maximisant l’engagement des utilisateurs, et donc les revenus publicitaires.
Les fonctionnalités accusées : coupables ou simples outils ?
Au centre des accusations se trouvent plusieurs mécanismes aujourd’hui omniprésents :
- Le défilement infini qui supprime toute fin naturelle à la consommation de contenu
- La lecture automatique des vidéos qui enchaîne les contenus sans intervention de l’utilisateur
- Les notifications push personnalisées qui créent un sentiment d’urgence
- Les algorithmes de recommandation qui servent un flux toujours plus addictif
- Les streaks et autres gamifications propres à Snapchat qui poussent à une utilisation quotidienne
Les entreprises se défendent en affirmant que ces choix de design relèvent de la liberté d’expression et de la curation éditoriale, protégées par le Premier Amendement américain. Elles comparent leurs algorithmes à la sélection d’articles par un journal papier.
Quelles conséquences possibles pour l’industrie ?
Si les plaignants l’emportent face à Meta, TikTok ou YouTube, les experts anticipent des dédommagements pouvant atteindre plusieurs milliards de dollars par dossier. Mais l’impact le plus profond pourrait être réglementaire et stratégique :
- Refonte forcée de certaines fonctionnalités phares
- Mise en place de garde-fous plus stricts pour les mineurs
- Transparence accrue sur les effets des algorithmes
- Nouvelles obligations de modération et de prévention des risques
- Possible création d’un fonds d’indemnisation similaire à celui du tabac
Ces évolutions pourraient redessiner profondément l’économie de l’attention qui fait la fortune des GAFAM et consorts depuis plus de quinze ans.
Et les adolescents dans tout ça ?
Au-delà des milliards et des stratégies corporate, le vrai enjeu reste humain. Les études se multiplient pour démontrer le lien entre temps passé sur les réseaux sociaux et dégradation de la santé mentale chez les 13-18 ans : augmentation des cas d’anxiété, de dépression, de troubles du sommeil, de comportements à risque.
Certains pays, comme la France, ont déjà adopté des lois contraignantes : vérification d’âge renforcée, limitation du temps d’écran par défaut, interdiction de certaines fonctionnalités addictives pour les mineurs. D’autres États américains envisagent désormais des mesures similaires.
Vers une prise de conscience collective ?
Le règlement Snap pourrait être perçu comme un aveu tacite. En choisissant de transiger plutôt que de risquer un verdict public potentiellement catastrophique, l’entreprise semble admettre, au moins implicitement, qu’il existe un problème réel à traiter.
Pour les observateurs, cette affaire marque peut-être le début de la fin d’une époque où les réseaux sociaux pouvaient croître sans limites et sans réelle responsabilité sur leurs impacts sociétaux. L’industrie entre dans une phase où l’innovation devra désormais composer avec des impératifs éthiques et sanitaires de plus en plus pressants.
La question n’est plus de savoir si les réseaux sociaux influencent profondément le comportement et la santé mentale des jeunes, mais comment transformer ces plateformes pour qu’elles restent des outils de connexion sans devenir des vecteurs de mal-être généralisé.
Le chemin s’annonce long et semé d’embûches juridiques, politiques et technologiques. Mais une chose est sûre : après des années de déni et de croissance effrénée, le sujet de l’addiction aux réseaux sociaux est définitivement sorti des cercles militants pour s’installer au cœur des tribunaux et des conseils d’administration.
Et cette fois, il sera difficile de simplement swiper pour passer à autre chose.