Gander Social : Départs Chocs d’Arlene Dickinson et Amber Mac
Imaginez une startup qui promet de redonner aux Canadiens un réseau social souverain, construit et hébergé entièrement au pays. Vous investissez des centaines de milliers de dollars via une campagne participative, des milliers de personnes rejoignent le mouvement… et soudain, deux des personnalités les plus connues et respectées du paysage technologique canadien claquent la porte. C’est exactement ce qui vient de se produire avec Gander Social.
Un rêve canadien qui vacille à l’approche du lancement
Depuis plusieurs mois, Gander Social fait parler d’elle dans l’écosystème des startups canadiennes. L’ambition est claire : proposer une alternative locale aux géants américains, basée sur des protocoles ouverts et décentralisés, tout en étant enregistrée comme société à but lucratif et sociétal (public benefit corporation) en Colombie-Britannique. Le message plaît. Les Canadiens veulent y croire.
Mais le 29 janvier 2026, à seulement 24 heures de la clôture d’une campagne de sociofinancement déjà très réussie sur FrontFundr, deux départs retentissants viennent jeter un froid. Arlene Dickinson, icône de Dragons’ Den et investisseuse aguerrie, et Amber Mac, communicatrice et entrepreneure reconnue, annoncent publiquement qu’elles ne sont plus impliquées dans le projet, ni comme conseillères, ni à aucun autre titre.
Les raisons officielles… et les non-dits
Sur LinkedIn, les deux femmes s’expriment avec retenue mais fermeté. Amber Mac parle d’une décision « prise pour elle » et insiste sur son exigence d’intégrité totale et d’excellence pour soutenir une plateforme qui se veut meilleure pour les Canadiens. Arlene Dickinson, elle, évoque un malaise profond : son nom était utilisé comme une caution plutôt que comme le reflet d’un véritable rôle consultatif actif.
« Il est devenu clair que mon implication était traitée comme une approbation plutôt que comme un rôle consultatif substantiel. Je ne suis plus impliquée à aucun titre. »
– Arlene Dickinson
De son côté, le PDG Ben Waldman affirme avoir été pris de court. Il raconte que les discussions avec les deux femmes avaient débuté dès mai 2025, à une époque où la startup espérait lever seulement 200 000 $ auprès de proches. Leur présence semblait alors un coup de maître communicationnel et stratégique.
Mais selon Waldman, ni Dickinson ni Mac n’ont finalisé d’accord d’investissement ni d’engagement formel d’advisor avant plusieurs mois. Lorsque la campagne a dépassé les 1,5 million de dollars, elles auraient demandé à revenir sur les mêmes conditions qu’au départ. La direction a refusé, arguant qu’il aurait été injuste envers les autres investisseurs et contraire à l’esprit d’une benefit company.
Un décalage sur le rôle des conseillers
La mésentente semble surtout porter sur la nature même du rôle d’advisor. Waldman explique que les conseillers n’avaient pas accès à certaines discussions internes sensibles, notamment les premiers tests bêta très restreints. Amber Mac, de son côté, souligne qu’elle n’a jamais eu l’occasion de voir le produit en action, malgré des centaines de beta-testeurs déjà impliqués.
« En tant que conseillère, j’ai toujours compris que je verrais le produit à un moment donné, surtout puisque des centaines de bêta-testeurs y avaient accès. Cela n’est jamais arrivé. Trop de temps s’est écoulé pour que je continue en toute confiance sans possibilité de conseiller réellement. »
– Amber Mac
Ce différend illustre un point souvent sous-estimé dans les startups en phase précoce : la définition précise et partagée des engagements attendus de chaque partie. Un advisor n’est pas un simple logo sur un site web ; c’est (ou devrait être) une ressource active, impliquée, qui apporte son expertise concrètement.
Catherine Tait arrive en renfort… mais suscite des débats
Quelques jours seulement avant ce psychodrame, Gander annonçait l’arrivée de Catherine Tait, ancienne présidente et chef de la direction de CBC/Radio-Canada (jusqu’en janvier 2025). Son profil impressionne : expérience dans les grands partenariats internationaux, connaissance fine des médias et des contenus journalistiques.
Ben Waldman reconnaît que Tait peut diviser l’opinion publique, mais vante sa créativité et ses connexions utiles pour structurer la publication de contenus médiatiques sur la future plateforme. Elle aurait déjà permis des introductions stratégiques précieuses.
Une campagne qui dépasse toutes les attentes
Malgré les départs fracassants, les chiffres restent impressionnants. À la clôture de la campagne le 30 janvier 2026, Gander Social avait récolté plus de 1 964 000 $ auprès de près de 2 500 investisseurs, soit plus de 130 % de l’objectif initial. Près de 455 000 $ supplémentaires étaient encore en traitement.
Ces montants montrent que l’idée d’un réseau social canadien, décentralisé, respectueux des données et construit localement touche une corde sensible. Beaucoup de contributeurs semblent prêts à pardonner les remous internes pourvu que la promesse soit tenue.
Où en est vraiment le produit ?
Les tests bêta ont démarré pendant les fêtes de fin d’année 2025. Des centaines d’utilisateurs y participent activement. Ben Waldman lui-même affirme passer du temps dans l’application, commenter, échanger avec les premiers utilisateurs et corriger les bugs au fur et à mesure.
Le plan pour les prochains mois est ambitieux : inviter progressivement les 40 000 personnes inscrites sur la liste d’attente d’accès anticipé dès mars 2026, puis envisager une ouverture plus large. Un premier aperçu vidéo du fil d’actualité a été partagé sur LinkedIn fin janvier, suscitant à la fois curiosité et critiques sur l’interface encore perfectible.
Les leçons d’un divorce public en pleine levée
- Communiquer très tôt et très clairement les attentes réciproques avec les conseillers et investisseurs potentiels.
- Éviter de sur-vendre la participation de personnalités avant que les engagements soient formels et concrets.
- Anticiper que le rôle d’advisor peut être interprété très différemment selon les parties.
- Préparer une communication de crise transparente, sans tomber dans la victimisation ni les accusations publiques.
Ces enseignements valent pour toutes les startups qui font appel à des figures publiques pour crédibiliser leur projet. La frontière entre caution marketing et partenariat stratégique est parfois ténue… et très vite scrutée.
Vers un réseau social canadien vraiment différent ?
Malgré les turbulences, Gander Social maintient son discours différenciant : refus de l’enshittification classique des plateformes, rejet des chemins traditionnels du capital-risque ou des subventions gouvernementales si elles compromettent la mission, volonté de rester fidèle à une gouvernance décentralisée et respectueuse.
Reste à savoir si l’équipe saura transformer l’énergie collective née de cette campagne en un produit qui répond réellement aux attentes légitimes des Canadiens en matière de vie privée, de modération, de qualité des échanges et d’expérience utilisateur.
Les prochains mois seront décisifs. Les regards sont désormais braqués sur les avancées concrètes de l’application, sur la capacité de l’équipe à rebondir après ce départ très médiatisé, et sur la fidélité des early adopters et investisseurs qui ont cru au projet malgré – ou peut-être grâce à – son côté atypique.
Une chose est sûre : l’histoire de Gander Social est loin d’être terminée. Et elle promet encore de nombreux rebondissements.