TikTok US : Le Deal Historique Qui Change Tout
Imaginez des millions de jeunes Américains ouvrant leur application préférée un matin et se demandant si elle sera toujours là le lendemain. Pendant plus de cinq ans, cette angoisse a accompagné les utilisateurs de TikTok aux États-Unis. Entre craintes géopolitiques, batailles judiciaires et négociations secrètes, l’application au format vidéo court a vécu une véritable saga digne d’un thriller politique. Et voilà qu’en janvier 2026, un accord majeur vient (peut-être) clore ce feuilleton haletant.
Le 22 janvier 2026, TikTok annonce officiellement la création de TikTok USDS Joint Venture LLC, une nouvelle entité qui redessine complètement la gouvernance américaine de la plateforme. ByteDance, la maison mère chinoise, n’est plus qu’actionnaire minoritaire. Pour la première fois, des investisseurs américains contrôlent clairement l’avenir de l’application sur le sol étasunien. Mais derrière les communiqués triomphants, quelles sont les vraies implications ?
Un accord sous haute tension géopolitique
Depuis 2018 et l’explosion mondiale de TikTok, Washington voit d’un très mauvais œil cette application détenue par une société chinoise. Les craintes portent principalement sur deux points : l’accès potentiel du gouvernement chinois aux données des citoyens américains et la possibilité d’influencer subtilement les algorithmes pour diffuser de la propagande ou censurer certains contenus.
Les différentes administrations américaines ont donc multiplié les initiatives : tentative de vente forcée sous Trump en 2020, loi bipartisane signée par Biden en 2024 menaçant d’interdire purement et simplement l’application, multiples reports d’échéance… Jusqu’à ce dénouement inattendu en 2026.
Les grandes lignes du montage financier
Dans la nouvelle structure, ByteDance conserve moins de 20 % du capital. Les 80 % restants sont répartis entre des investisseurs non chinois, majoritairement américains. Les trois piliers de ce consortium sont :
- Oracle – 15 %
- Silver Lake (fonds de private equity) – 15 %
- MGX (fonds d’investissement basé aux Émirats) – 15 %
Ces trois acteurs détiennent donc à eux seuls 45 % de l’entité. Viennent ensuite d’autres investisseurs (35 %) parmi lesquels on retrouve notamment le family office de Michael Dell, des fonds liés à Susquehanna, Alpha Wave Partners et plusieurs anciens actionnaires de ByteDance ayant déjà une présence aux États-Unis.
La valorisation de TikTok US retenue dans l’opération tourne autour de 14 milliards de dollars, un chiffre considéré comme relativement conservateur par rapport aux estimations antérieures qui flirtaient parfois avec les 40 à 50 milliards.
Oracle : le gardien technologique de la nouvelle ère
Si un nom ressort particulièrement de cette opération, c’est bien celui d’Oracle. Le géant américain des bases de données et du cloud ne se contente pas d’être actionnaire : il devient le trusted technology partner officiel de TikTok US.
Concrètement, Oracle va :
- Stocker et gérer l’intégralité des données des utilisateurs américains
- Auditer en continu la conformité aux exigences de sécurité nationales
- Superviser une version américaine de l’algorithme de recommandation
- Permettre un “air gap” technologique entre les opérations US et le reste du groupe ByteDance
ByteDance n’aura aucun accès aux informations des utilisateurs américains ni aucune influence sur l’algorithme utilisé aux États-Unis.
– Extrait du mémorandum officiel de l’accord
Cette architecture “Oracle-centrique” vise à répondre aux principales préoccupations de sécurité nationale exprimées depuis 2020. Reste à savoir si elle suffira à rassurer durablement les faucons du Congrès.
Et pour les utilisateurs, ça change quoi concrètement ?
À court terme : probablement très peu de choses visibles. Les dirigeants de TikTok ont pris soin de démentir les rumeurs les plus alarmistes :
- Pas de nouvelle application à télécharger
- Pas de migration forcée des comptes
- Continuité du service pour les créateurs et les annonceurs
Concernant l’algorithme, la situation reste plus floue. Si une version américaine distincte est bien mise en place et “retrainée” par Oracle, on peut raisonnablement penser que les recommandations évolueront progressivement. Mais TikTok affirme que l’expérience restera “familière et addictive” pour ne pas faire fuir les utilisateurs.
Les créateurs, qui tirent souvent l’essentiel de leurs revenus de la plateforme, suivent l’évolution avec une attention particulière. Beaucoup craignent que des ajustements algorithmiques trop brutaux ne cassent leur croissance d’audience du jour au lendemain.
Retour sur une saga qui a duré plus de cinq ans
Août 2020 : premier executive order signé par Donald Trump menaçant d’interdire TikTok.
Septembre 2020 : tentative de vente forcée à Microsoft ou Oracle-Walmart → bloquée par la justice.
2023-2024 : nouvelle loi bipartisane obligeant ByteDance à vendre ou être banni → TikTok attaque en justice.
2025 : Donald Trump, revenu au pouvoir, change de ton et pousse activement pour un accord de partage plutôt qu’une interdiction pure et simple.
Janvier 2026 : officialisation du montage avec prise de contrôle majoritaire américaine.
Ce revirement de Trump illustre bien l’évolution de la perception de TikTok aux États-Unis : passée d’une menace existentielle à un actif stratégique qu’il serait dommage de perdre complètement.
Les gagnants et les perdants de l’opération
Gagnants évidents :
- Les investisseurs américains (Oracle en tête) qui récupèrent une participation dans l’une des applications les plus addictives de la planète à un prix raisonnable
- L’administration Trump qui peut revendiquer avoir “sauvé” TikTok tout en répondant aux préoccupations de sécurité nationale
- Les utilisateurs et créateurs américains qui conservent leur plateforme favorite
Perdants relatifs :
- ByteDance, qui perd le contrôle effectif de son joyau américain et voit sa valorisation globale impactée
- Les concurrents directs (Meta, YouTube Shorts, Instagram Reels) qui espéraient secrètement voir disparaître leur principal rival
Vers une nouvelle gouvernance mondiale des plateformes ?
Ce montage inédit pourrait servir de modèle pour d’autres applications ou services stratégiques détenus par des acteurs étrangers. Localisation des données, algorithme souverainisé, actionnariat majoritairement national… Nous assistons peut-être à la naissance d’une nouvelle norme implicite pour les géants technologiques non-américains souhaitant conserver un accès au marché US.
Pour TikTok, l’enjeu des prochains mois sera double : démontrer que le nouveau cadre sécuritaire fonctionne réellement et rassurer les utilisateurs et annonceurs que l’expérience ne va pas se dégrader. La balle est désormais dans le camp d’Oracle et des nouveaux actionnaires majoritaires.
Une chose est sûre : après des années d’incertitude, TikTok US entre dans une nouvelle ère. Reste à savoir si cette restructuration apaisera durablement les tensions ou si de nouveaux chapitres de cette saga high-tech et géopolitique nous attendent encore.
Les 200 millions d’utilisateurs américains, eux, retiennent leur souffle… mais pour l’instant, ils peuvent continuer à scroller tranquillement.