Zero Point Cryogenics Révolutionne le Quantique à Edmonton
Imaginez une machine capable de refroidir des atomes jusqu’à des températures si proches du zéro absolu que même la chaleur dégagée par un simple battement de cœur humain deviendrait une menace. C’est exactement ce que construisent, jour après jour, dans un discret parc industriel du sud d’Edmonton, une poignée d’ingénieurs, de soudeurs et de physiciens passionnés. Leur mission ? Fournir l’infrastructure invisible sans laquelle l’informatique quantique resterait à jamais un rêve théorique.
Edmonton, l’étonnant berceau d’une technologie quantique essentielle
Quand on pense aux grandes percées quantiques, les images de laboratoires high-tech de la Silicon Valley, de Waterloo ou de Boston surgissent spontanément. Pourtant, l’une des pièces maîtresses de cette révolution se fabrique actuellement dans une zone commerciale banale d’Alberta, entre un dojo de MMA et une arène de NERF pour enfants. Bienvenue chez Zero Point Cryogenics, l’une des six entreprises au monde capables de produire commercialement des réfrigérateurs à dilution de pointe.
Ces machines ne ressemblent en rien aux réfrigérateurs domestiques. Elles exploitent un principe physique contre-intuitif : l’évaporation de l’hélium-3 mélangé à l’hélium-4 pour atteindre des températures de l’ordre du millikelvin, voire moins. À ce niveau de froid extrême, les qubits – ces unités de base de l’informatique quantique – peuvent enfin rester cohérents assez longtemps pour effectuer des calculs impossibles pour les ordinateurs classiques.
De l’université au marché mondial
L’histoire commence dans les laboratoires de l’Université de l’Alberta. Le professeur John P. Davis, spécialiste de la physique des basses températures, passait des années à utiliser des réfrigérateurs à dilution pour ses recherches. Mais il était frustré : interfaces complexes, fuites coûteuses d’hélium-3 (dont le prix peut atteindre des dizaines de millions de dollars le kilogramme), encombrement démesuré… Il a donc décidé de créer lui-même la génération suivante.
« Il avait la conviction que le quantique arrivait et que les outils actuels n’étaient tout simplement pas à la hauteur de ce que la communauté méritait. »
– Elise Usunier, Chief Commercialization Officer de Zero Point Cryogenics
En 2017, l’idée est encore académique. En 2021, Chris Cassin – ancien dirigeant d’une société de transport pétrolier – rejoint l’aventure en tant que PDG pour transformer cette vision scientifique en entreprise viable. Ensemble, ils posent les bases d’une startup qui va surprendre par sa rapidité d’exécution.
Des machines plus compactes, plus fiables… et made in Alberta
Aujourd’hui, les réfrigérateurs à dilution de Zero Point Cryogenics occupent à peine la place d’un gros réfrigérateur de cuisine professionnel, contre des installations qui dévoraient autrefois une pièce entière. La modularité, la simplicité d’utilisation et surtout la fiabilité sont au cœur de leur proposition de valeur. En 2023, la première unité est livrée au Conseil national de recherches du Canada. En 2025, quatre systèmes partent vers des clients internationaux. Pour 2026, l’objectif affiché est d’atteindre douze livraisons.
Cette croissance exponentielle s’appuie sur un atout majeur : une chaîne de production entièrement internalisée. Usinage, soudure TIG de précision, polissage… tout se fait sur place. Pas de sous-traitance à l’étranger, pas de risques sur la propriété intellectuelle. Dans un contexte géopolitique où la souveraineté technologique devient une priorité, cet argument séduit de plus en plus.
- Contrôle total de la qualité sur chaque composant
- Réduction drastique des délais et des coûts cachés
- Garantie de traçabilité pour les clients gouvernementaux et défense
L’Alberta Advantage au service du quantique
Chris Cassin ne se lasse pas de le répéter : Edmonton offre un équilibre unique. Une université de premier plan en physique des basses températures, des techniciens hautement qualifiés issus du Northern Alberta Institute of Technology (NAIT), des loyers industriels très raisonnables et un vivier de compétences transférées du secteur pétrolier et gazier.
« On a voyagé dans les autres écosystèmes quantiques mondiaux… aucun ne réunit aussi parfaitement tous ces éléments. »
– Chris Cassin, CEO de Zero Point Cryogenics
Les coûts de fabrication locaux sont nettement inférieurs à ceux observés aux États-Unis, au Royaume-Uni ou aux Pays-Bas. Cette compétitivité-prix, combinée à une souveraineté de production, attire désormais l’attention du secteur de la défense canadien. Deux unités ont récemment été commandées par Recherche & Développement pour la Défense Canada.
Un futur hybride quantique-classique
Les ambitions de l’équipe vont bien au-delà de la simple fourniture d’équipements de laboratoire. Ils imaginent un futur où les centres de données combineront intelligence artificielle et calcul quantique dans une même infrastructure. Mais pour y parvenir, il faut absolument réduire la taille et la complexité des systèmes cryogéniques actuels.
« Un jour, nous n’aurons plus la place pour des installations de la taille d’une pièce entière », souligne Elise Usunier. C’est précisément cette contrainte qui guide les choix de conception chez Zero Point Cryogenics : compacité, modularité, maintenance simplifiée.
Financement discret, croissance organique
Contrairement à beaucoup de deep techs qui lèvent des dizaines de millions dès leurs premiers prototypes, Zero Point Cryogenics a choisi une voie plus prudente. Quelques subventions (PrairiesCan, Alberta Innovates, crédit d’impôt SR&ED), une belle performance à Startup TNT en 2022 (110 000 $), et surtout beaucoup de capitaux propres apportés par les fondateurs. Résultat : une quarantaine de collaborateurs aujourd’hui, un objectif de plus de 80 personnes d’ici 18 mois, et une première vraie ronde de financement lancée en 2026.
Cette approche « bootstrap » permet de garder le contrôle stratégique tout en prouvant, livraison après livraison, que l’entreprise maîtrise son sujet. Face à des géants comme Bluefors (Finlande) ou Oxford Instruments (Royaume-Uni) qui comptent plusieurs centaines d’employés, Zero Point mise sur l’agilité et la proximité client.
Le quantique canadien prend de l’ampleur
Le gouvernement fédéral semble enfin prendre la mesure de l’enjeu. En décembre 2025, le ministre de l’IA Evan Solomon annonçait le lancement du Programme canadien des champions quantiques, destiné à soutenir les entreprises phares du pays dans ce domaine stratégique. Zero Point Cryogenics fait partie de cette nouvelle vague d’acteurs qui, sans faire de bruit médiatique, construisent les fondations matérielles de demain.
Pharmaceutique, optimisation logistique, cryptographie post-quantique, modélisation climatique, finance… les applications potentielles sont immenses. McKinsey estime que le marché mondial des technologies quantiques pourrait peser 198 milliards de dollars d’ici 2040. Mais sans machines capables de maintenir les qubits dans leur état fragile, aucune de ces promesses ne se concrétisera.
Vers un déménagement et une accélération majeure
Fin janvier 2026, l’équipe évoquait un possible déménagement vers un site de production beaucoup plus vaste, toujours dans le sud d’Edmonton. Cette expansion physique accompagnerait une montée en cadence industrielle indispensable pour répondre à une demande qui s’accélère, notamment du côté des institutions publiques et des acteurs de défense.
Zero Point Cryogenics ne se contente pas de vendre des machines. Chaque système expédié fait avancer la science mondiale. L’entreprise se positionne comme un véritable partenaire de R&D pour ses clients, qu’ils soient universitaires, industriels ou gouvernementaux.
Dans l’ombre d’un parc d’affaires anodin, loin des projecteurs de la côte ouest américaine, une équipe déterminée est en train de bâtir l’un des maillons critiques de la prochaine révolution technologique. Et si l’avenir quantique passait, en partie, par… Edmonton ?