Canada Lance sa Stratégie Défense à 6,6 Milliards
Une stratégie pour reconquérir la souveraineté technologique
Longtemps cantonné à des budgets modestes oscillant entre 1 et 1,4 % du PIB, le Canada accélère désormais sa montée en puissance militaire. Le premier ministre Mark Carney a fixé l'objectif ambitieux d'atteindre 2 % du PIB dès cette année fiscale, avec une cible à 5 % d'ici 2035. Cette hausse spectaculaire s'accompagne d'un budget global de près de 82 milliards sur cinq ans pour moderniser les Forces armées canadiennes.
La SID s'inscrit précisément dans cette dynamique. Elle vise à ce que 70 % des contrats de défense soient attribués à des entreprises canadiennes d'ici une décennie. L'idée ? Réduire la dépendance extérieure tout en stimulant l'innovation locale, particulièrement dans les domaines où le Canada excelle déjà : l'intelligence artificielle, le quantique, les capteurs avancés ou encore les systèmes autonomes.
Ce virage n'est pas seulement budgétaire. Il est profondément stratégique. En priorisant le « build » (construire au Canada) avant le « partner » (partenariats) et le « buy » (achat étranger), le gouvernement envoie un signal clair : la souveraineté passe par une industrie nationale forte et résiliente.
Les ambitions chiffrées qui changent la donne
Les objectifs fixés par la SID sont audacieux et mesurables. D'ici dix ans, le gouvernement espère :
- Tripler les revenus totaux de l'industrie de la défense canadienne ;
- Augmenter de 50 % les exportations liées à la défense ;
- Créer 125 000 emplois de qualité dans le secteur ;
- Multiplier par 1,85 les investissements fédéraux en R&D défense.
Ces chiffres ne sont pas anodins. Ils traduisent une volonté de faire de la défense un pilier économique comparable à d'autres secteurs phares comme les technologies propres ou l'IA civile. Pour y parvenir, Ottawa mise sur une refonte complète des processus d'acquisition.
« L'accent mis sur le ‘build’ comme première priorité avant ‘partner’ et ‘buy’ représente un virage majeur et montre que le gouvernement écoute les entreprises canadiennes de défense qui réclament depuis longtemps une capacité souveraine accrue. »
– Matt Lombardi, co-fondateur de The Icebreaker
Cette citation illustre parfaitement l'enthousiasme d'une partie de l'écosystème. Les entrepreneurs du secteur perçoivent enfin une réelle opportunité de croissance domestique, au lieu de devoir systématiquement viser les marchés étrangers (notamment les alliés de l'OTAN) pour survivre.
Les dix domaines prioritaires pour la souveraineté
La stratégie identifie dix capacités souveraines essentielles, sans lesquelles le Canada ne pourrait défendre son territoire ni honorer ses engagements alliés. Parmi elles :
- Les plateformes aérospatiales, l'avionique et les communications aériennes ;
- Les munitions classiques, les armes légères et les systèmes de missiles ;
- Les systèmes numériques : cloud sécurisé, IA, informatique quantique, commandement intégré ;
- Les capteurs (marins, quantiques, guerre électronique) ;
- Les systèmes spatiaux (surveillance, communications satellitaires) ;
- Les systèmes autonomes et non habités (terrestres, aériens, sous-marins).
Ces priorités correspondent aux forces actuelles du Canada en matière de technologies duales (civil-militaire). Les startups et PME spécialisées en IA, en cybersécurité ou en robotique autonome sont particulièrement bien placées pour en profiter. Le secteur tech canadien, qui a massivement investi dans la défense ces dernières années, voit ici une porte d'entrée vers des contrats stables et lucratifs.
L'Agence d'Investissement Défense : un guichet unique pour accélérer
Pour mettre en œuvre cette stratégie, le gouvernement crée l'Agence d'Investissement Défense (AID), initialement intégrée à Services publics et Approvisionnement Canada, mais promise à devenir une entité autonome. L'objectif est clair : sortir des lourdeurs administratives qui plombent actuellement les acquisitions militaires.
L'AID coordonnera l'ensemble des ministères impliqués, accélérera les décisions et mettra en place des mécanismes plus souples pour les PME. Des partenariats stratégiques avec l'industrie seront formalisés dès cet été, avec un cadre clair pour désigner les « champions nationaux » appelés à rayonner à l'international.
Cette réforme répond à une critique récurrente : le Canada est souvent perçu comme un acheteur lent et bureaucratique. Avec l'AID, Ottawa veut passer à la vitesse supérieure, au rythme des menaces actuelles.
Un virage qui profite aux startups et à l'innovation
Le secteur des startups technologiques est l'un des grands gagnants potentiels de cette stratégie. Après une année 2025 marquée par un engouement massif pour la défense tech, de nombreuses entreprises canadiennes proposent déjà des solutions duales adoptées par les alliés de l'OTAN.
En favorisant les « champions nationaux », le gouvernement espère faire émerger des leaders mondiaux dans des niches comme l'IA appliquée à la défense, les communications quantiques sécurisées ou les drones autonomes. Cela pourrait créer un cercle vertueux : plus d'investissements publics, plus d'innovation, plus d'exportations et, in fine, une économie plus résiliente.
« Les cibles sont ambitieuses – mais réalisables. C'est exactement le niveau d'audace qu'une stratégie de construction nationale sérieuse devrait avoir. Le vrai défi sera de maintenir l'attention politique sur le long terme. »
– Eliot Pence, fondateur et CEO de Dominion Dynamics
Les experts s'accordent : sans une exécution rigoureuse et des délais raccourcis, ces belles promesses risquent de rester lettre morte. Mais le momentum est là. Le Canada semble enfin prêt à transformer sa défense en levier stratégique et économique.
Vers une industrie de défense plus verte et plus inclusive ?
Bien que le texte de la SID reste discret sur certains aspects, l'intégration de technologies duales ouvre la voie à des avancées en matière de durabilité. Les systèmes autonomes moins énergivores, les capteurs quantiques ultra-efficaces ou les simulations virtuelles réduisant les besoins en carburant pourraient contribuer à une défense plus responsable.
Par ailleurs, l'accent mis sur les PME et les régions (notamment l'Ontario, Québec et Colombie-Britannique) pourrait favoriser une répartition plus équitable des retombées économiques. Des mesures de soutien spécifiques aux jeunes pousses sont attendues pour faciliter leur entrée dans cet univers souvent complexe.
En conclusion, cette Stratégie Industrielle de Défense n'est pas qu'un plan militaire. C'est une vision industrielle pour le XXIe siècle, où souveraineté, innovation et prospérité économique se renforcent mutuellement. Reste à voir si l'exécution suivra l'ambition affichée. Mais pour les entrepreneurs tech canadiens, l'heure est à l'optimisme prudent.