Epstein et les Startups EV de la Silicon Valley
Imaginez un instant : des documents judiciaires longtemps tenus secrets atterrissent soudain sur le bureau des journalistes, et là, au milieu des noms sulfureux et des scandales sexuels, surgissent des startups de voitures électriques que tout le monde suivait en 2016-2020. Faraday Future, Lucid Motors, Canoo… des noms qui ont fait rêver les investisseurs et les fans de mobilité verte. Mais que vient faire Jeffrey Epstein dans cette équation ?
La récente publication d’une nouvelle vague de documents liés à l’affaire Epstein a permis de mettre en lumière un pan méconnu et franchement troublant du financement des startups de la mobilité électrique dans la Silicon Valley. Au centre de cette histoire : un personnage discret nommé David Stern, un homme d’affaires germano-chinois qui a tissé pendant des années une relation étroite avec le financier déchu.
Quand les ombres de l’affaire Epstein croisent l’écosystème EV
Jeffrey Epstein n’était pas seulement connu pour ses crimes odieux. Il était aussi un opérateur financier redoutable, capable d’attirer des fortunes et d’influencer des secteurs entiers grâce à son carnet d’adresses hors norme. Après sa condamnation de 2008 pour sollicitation de prostitution d’une mineure, beaucoup auraient pu couper les ponts. Pourtant, plusieurs acteurs de la tech et de la finance ont continué à entretenir des relations avec lui, attirés par ses connexions et son aura de « facilitateur » d’argent rapide.
C’est dans ce contexte que David Stern entre en scène. Homme d’affaires discret, aux origines floues et aux multiples casquettes, il apparaît dans les échanges comme un intermédiaire actif dans le monde des startups automobiles électriques entre 2015 et 2017 environ. Son objectif ? Convaincre Epstein d’injecter des sommes très importantes dans trois pépites de l’époque.
Faraday Future : le rêve californien qui fascine Epstein
Faraday Future, la startup la plus médiatisée et la plus controversée de la vague EV 2015-2018, a attiré tous les regards. Fondée par un milliardaire chinois, Jia Yueting, elle promettait ni plus ni moins que de détrôner Tesla. Dans les documents, on découvre que David Stern a activement pitché le dossier auprès d’Epstein, évoquant des tickets d’entrée de plusieurs centaines de millions de dollars.
Epstein, toujours à l’affût d’opportunités à fort effet de levier, semble intrigué. Mais aucun chèque ne sera finalement signé. La bulle Faraday Future éclate peu après dans un chaos judiciaire et financier bien connu.
Lucid Motors : l’occasion manquée d’un coup financier
Lucid Motors, à l’époque encore en pleine mutation (passant de fournisseur de batteries à constructeur automobile), traverse une phase critique. La société peine à boucler sa série D. Dans le même temps, un actionnaire important (lié à Arrival) accumule discrètement des parts, ce qui refroidit certains investisseurs institutionnels.
« J’ai entendu dire qu’ils lèvent. Peux-tu avoir des infos via Morgan Stanley ? »
– Extrait d’un email de David Stern à Jeffrey Epstein (documents judiciaires 2026)
Epstein relaie l’information et les deux hommes discutent ensuite stratégie : acheter à bas prix en espérant revendre cher si Ford (qui négociait alors un deal) entre au capital. Finalement, pas d’investissement Epstein-Stern dans Lucid non plus. Mais l’épisode montre à quel point ces profils étaient prêts à jouer sur la détresse financière des startups pour réaliser un coup rapide.
Canoo : le cas le plus opaque et le plus concret
Parmi les trois sociétés, Canoo est sans doute celle où David Stern a laissé l’empreinte la plus visible. Il figure parmi les tout premiers investisseurs de la startup, aux côtés d’un homme d’affaires chinois proche du pouvoir et d’un magnat taïwanais de l’électronique. Pendant longtemps, l’identité réelle des financeurs de Canoo est restée mystérieuse.
Ce n’est que grâce à un litige entre cofondateurs que le voile s’est levé. Et parmi les noms : David Stern, présenté alors comme un businessman allemand aux connexions chinoises… et accessoirement proche du prince Andrew. Un détail qui, avec le recul et les documents Epstein, prend tout son sens.
Canoo lèvera finalement des centaines de millions, entrera en bourse via SPAC… avant de faire faillite en 2025. Un parcours chaotique qui illustre parfaitement les excès et les zones grises de cette bulle EV de la deuxième moitié des années 2010.
Que nous apprend cette histoire sur le financement des startups EV ?
Cette saga révèle plusieurs réalités souvent passées sous silence :
- La frénésie d’investissement chinois dans la mobilité électrique américaine entre 2014 et 2018 a créé un terrain fertile pour des intermédiaires opaques.
- Certains investisseurs étaient bien plus motivés par la recherche de gains rapides que par la construction de vraies entreprises durables.
- La proximité avec des figures controversées comme Epstein n’était pas forcément rédhibitoire si elle ouvrait des portes financières ou politiques.
- Le manque de transparence sur les actionnaires initiaux a durablement fragilisé la crédibilité de plusieurs acteurs du secteur.
Aujourd’hui, avec le recul, on mesure mieux à quel point cette période a été un mélange explosif d’innovation technologique réelle et de finance spéculative parfois douteuse.
Et maintenant ? Quelles leçons pour l’écosystème startup ?
Les révélations Epstein ne vont probablement pas provoquer un séisme comparable à celui de l’affaire FTX dans la crypto. Mais elles obligent à reposer certaines questions essentielles :
Qui finance vraiment les pépites de demain ? Derrière les levées de fonds spectaculaires se cachent parfois des profils très éloignés de l’image lisse des VC de Sand Hill Road.
La hype peut-elle cacher des pratiques problématiques ? Quand tout le monde parle de « la prochaine Tesla », la pression pour lever vite et gros peut pousser à accepter des capitaux aux origines douteuses.
La transparence est-elle vraiment incompatible avec la vitesse ? Canoo, Faraday Future et d’autres ont payé cher leur opacité initiale. Les startups qui réussissent sur le long terme sont généralement celles qui assument une communication claire dès le départ.
Cette plongée dans les archives Epstein nous rappelle que derrière les belles stories de disruption technologique se jouent aussi des luttes d’influence, des appétits financiers démesurés et parfois des compromissions morales. L’industrie de la mobilité électrique a énormément progressé depuis dix ans, mais certaines zones d’ombre persistent.
Et si le vrai défi de la prochaine décennie n’était pas seulement de construire des voitures électriques toujours plus performantes… mais aussi de construire un écosystème d’investissement plus sain, plus transparent et moins perméable aux influences toxiques ?
Une chose est sûre : les documents Epstein, même s’ils ne racontent qu’une petite partie de l’histoire, nous obligent à regarder le passé avec un peu plus de lucidité. Et peut-être à poser des questions plus incisives sur l’argent qui fait tourner l’innovation de demain.