Inde Lance un Fonds VC d’État de 1,1 Md$
Et si un pays décidait soudain de ne plus attendre que les investisseurs étrangers viennent financer ses rêves technologiques les plus audacieux ? C’est exactement ce que vient de faire l’Inde en approuvant un fonds colossal de 1,1 milliard de dollars entièrement dédié à ses startups les plus innovantes. Dans un contexte où les levées de fonds privées s’essoufflent, New Delhi choisit de prendre les devants.
Ce mouvement n’est pas anodin. Alors que le monde entier observe la course à l’intelligence artificielle et aux technologies de rupture, l’Inde refuse de rester simple spectatrice. Elle veut devenir actrice principale, et pour cela, elle met directement la main au portefeuille.
Un fonds de fonds ambitieux pour le deep tech indien
Le gouvernement indien vient donc d’officialiser ₹100 milliards (environ 1,1 milliard USD) pour alimenter un nouveau programme de fonds de fonds. Le principe est simple mais puissant : l’État ne va pas investir directement dans les startups, mais va confier cet argent à des gestionnaires de fonds privés qui, eux, sélectionneront les pépites.
Cette approche indirecte permet plusieurs choses en même temps : professionnaliser la sélection, limiter les risques de favoritisme et surtout multiplier l’impact du capital public grâce à l’effet de levier des investisseurs privés. C’est une formule qui a déjà fait ses preuves ailleurs, mais que l’Inde pousse aujourd’hui à une échelle impressionnante.
Retour sur une première expérience réussie
Ce n’est pas la première fois que New Delhi tente l’aventure. Dès 2016, un programme similaire avait été lancé avec le même montant de départ : 100 milliards de roupies. Le résultat dépasse largement les attentes initiales. Selon les chiffres officiels dévoilés récemment :
- 145 fonds privés ont reçu des engagements de l’État
- Ces fonds ont investi plus de ₹255 milliards (≈ 2,8 milliards USD)
- Plus de 1 370 startups ont bénéficié de ces capitaux
Ces montants montrent que chaque roupie publique a généré plus de 2,5 fois son équivalent en investissements privés. Un ratio qui donne envie de remettre le couvert, mais en version 2.0.
Deep tech et fabrication avancée : les priorités affichées
Contrairement à la première mouture plus généraliste, cette nouvelle édition cible explicitement les domaines dits deep tech : intelligence artificielle, technologies quantiques, biotechnologies avancées, nouveaux matériaux, semi-conducteurs, robotique industrielle… Des secteurs qui demandent des cycles d’investissement longs et des tickets beaucoup plus importants que les applications grand public.
On y retrouve également la thématique de la fabrication avancée et de l’Atmanirbhar Bharat (Inde autosuffisante), chère au gouvernement Modi. L’idée est claire : réduire la dépendance aux importations technologiques tout en créant des champions nationaux dans les industries stratégiques du XXIᵉ siècle.
« Nous voulons soutenir les startups qui construisent l’avenir de l’Inde dans les domaines les plus exigeants technologiquement. »
– Ashwini Vaishnaw, ministre des Technologies de l’information
Le ministre a également insisté sur la nécessité de sortir des sentiers battus des métropoles traditionnelles (Bengaluru, Mumbai, Delhi-NCR) pour irriguer les écosystèmes émergents dans tout le pays.
Explosion du nombre de startups… mais chute des financements
Le timing de cette annonce n’est pas innocent. D’un côté, l’Inde bat des records en termes de création d’entreprises : plus de 200 000 startups reconnues aujourd’hui contre moins de 500 en 2016. Rien qu’en 2025, près de 49 000 nouvelles entités ont été enregistrées.
Mais derrière cette euphorie statistique se cache une réalité plus contrastée : les montants levés s’effritent. En 2025, les startups indiennes n’ont collecté « que » 10,5 milliards de dollars, soit 17 % de moins qu’en 2024. Plus frappant encore : le nombre de tours de table a plongé de 39 %, tombant à 1 518 transactions selon Tracxn.
Les investisseurs deviennent plus sélectifs, privilégient les licornes déjà établies et délaissent les phases précoces et les secteurs les plus risqués. C’est précisément là que le fonds public veut intervenir : combler ce vide croissant dans le financement du risque technologique.
Mesures complémentaires pour soulager les deep tech
Le fonds n’arrive pas seul. Ces derniers mois, le gouvernement a multiplié les signaux positifs envers les entreprises technologiques profondes :
- Doublement de la durée pendant laquelle une entreprise peut conserver le statut « startup » : jusqu’à 20 ans
- Relèvement du plafond de chiffre d’affaires pour bénéficier des avantages fiscaux et réglementaires : de 1 à 3 milliards de roupies (≈ 33 M$)
- Assouplissement de plusieurs règles pour faciliter les expérimentations dans l’IA et les technologies critiques
Ces ajustements montrent une prise de conscience : les deep tech ne suivent pas les mêmes logiques que les SaaS ou les fintech grand public. Elles ont besoin de patience, de capitaux patients et d’un cadre légal adapté.
Un positionnement géopolitique assumé
Derrière ces annonces techniques se dessine une stratégie beaucoup plus large. L’Inde veut devenir l’un des trois ou quatre grands pôles mondiaux de l’innovation technologique d’ici 2035. Pour y parvenir, elle mise simultanément sur :
- Des talents massifs (le plus grand vivier de développeurs et d’ingénieurs au monde)
- Un marché intérieur gigantesque (plus d’un milliard d’internautes)
- Une volonté politique de souveraineté technologique
- Des partenariats stratégiques avec les géants américains (OpenAI, Google, Nvidia, Microsoft…)
Le prochain India AI Impact Summit qui réunira ces acteurs mondiaux juste après l’annonce du fonds en est la parfaite illustration.
Les défis qui attendent ce méga-fonds
Malgré l’enthousiasme, plusieurs questions demeurent. Comment éviter que l’argent public ne se perde dans des projets mal ficelés ? Comment s’assurer que les fonds sélectionnés investissent réellement dans les secteurs prioritaires et non dans des verticales plus « faciles » ? Comment mesurer réellement l’impact économique et stratégique à long terme ?
Le ministre Vaishnaw a promis une grande flexibilité et des consultations poussées avec l’écosystème. Reste à transformer ces belles intentions en résultats concrets dans un pays où la bureaucratie reste parfois lourde.
Vers un nouveau chapitre pour l’innovation indienne ?
En résumé, l’Inde ne se contente plus d’être « le prochain grand marché ». Elle veut devenir « le prochain grand producteur » de technologies de rupture. Ce fonds de 1,1 milliard de dollars n’est qu’une étape, mais une étape symbolique forte.
Il montre qu’un pays émergent peut décider de ne pas seulement consommer l’innovation mondiale, mais de la produire activement. À l’heure où beaucoup d’États hésitent encore à s’engager financièrement dans le capital-risque technologique, New Delhi, elle, accélère.
Reste maintenant à voir si ce pari audacieux portera ses fruits… et si d’autres nations suivront cet exemple pour ne pas laisser l’Inde creuser l’écart dans la course aux technologies du futur.