Washington Post Abandonne la Tech en Plein Boom
Imaginez un instant : nous vivons une époque où quelques entreprises technologiques contrôlent l’information, l’économie, la politique et même une partie de notre quotidien. Au moment précis où leur influence atteint des sommets inédits, le journal qui incarnait autrefois une certaine indépendance face aux puissants décide… de réduire drastiquement sa surveillance de ce secteur. C’est exactement ce qui vient de se produire au Washington Post.
Un paradoxe historique au cœur du pouvoir tech
En février 2026, le quotidien américain a annoncé une vague de suppressions de postes qui a touché plus de 300 personnes, soit environ un tiers de ses effectifs. Mais au-delà du chiffre brut, c’est surtout la nature des coupes qui interroge : la rédaction tech, science, santé et business a été amputée de plus de la moitié de ses journalistes, passant de 80 à seulement 33 personnes.
Le bureau de San Francisco, jadis centre névralgique de la couverture de la Silicon Valley, n’est plus qu’une coquille vide. Des plumes spécialisées sur Amazon, l’intelligence artificielle, la culture internet ou encore les enquêtes approfondies ont disparu. Ironie du sort : même le journaliste qui suivait Blue Origin, la société spatiale de Jeff Bezos, propriétaire du journal, a été licencié.
Quand le propriétaire le plus riche dicte (indirectement) l’agenda
Jeff Bezos a racheté le Washington Post en 2013 pour 250 millions de dollars. À l’époque, beaucoup y ont vu une bouffée d’oxygène pour un média en difficulté financière. Treize ans plus tard, le constat est amer : le journal perd de l’argent, perd des lecteurs et perd surtout sa capacité à enquêter sérieusement sur les acteurs qui concentrent le plus de pouvoir aujourd’hui.
Sept des dix personnes les plus riches de la planète tirent leur fortune directement de la tech. Bezos pointe à la troisième place, juste derrière Elon Musk et Mark Zuckerberg. Larry Ellison, Larry Page, Sergey Brin et Steve Ballmer complètent ce classement dominé par les géants du numérique.
Jamais auparavant les personnes exerçant une influence démesurée sur la géopolitique et l’économie mondiale n’avaient eu autant les moyens de limiter le flux mondial d’informations à leur sujet.
– Extrait reformulé d’analyse TechCrunch
Cette phrase résume parfaitement le danger. Les milliardaires de la tech ne se contentent plus de créer des produits : ils façonnent les récits, influencent les lois, financent des campagnes politiques et parfois même possèdent les médias censés les surveiller.
Les vraies raisons derrière les coupes
Officiellement, la direction parle de « repositionnement » pour redevenir « essentiel » dans un paysage médiatique saturé et compétitif. En coulisses, le tableau est plus sombre :
- Des pertes financières abyssales : près de 100 millions de dollars en 2024
- Une chute libre de l’audience web : de 22,5 millions de visites quotidiennes en 2021 à environ 3 millions mi-2024
- Une hémorragie d’abonnés après la décision controversée de ne pas soutenir de candidat à la présidentielle de 2024
- La concurrence écrasante des réponses IA de Google qui cannibalisent le trafic des médias
Ces éléments sont réels. Mais pourquoi, parmi toutes les rubriques, est-ce précisément la couverture tech qui a été la plus massacrée ? Pourquoi fermer presque entièrement le bureau de San Francisco alors que c’est là que se prennent les décisions qui bouleversent le monde ?
Un recul qui arrive au pire moment
L’intelligence artificielle n’est plus une promesse : elle est déjà dans nos téléphones, nos voitures, nos emplois, nos armées. Les géants américains (et chinois) se disputent la suprématie technologique mondiale. Les questions éthiques, économiques, militaires et démocratiques se multiplient à une vitesse folle.
Et au moment où nous aurions le plus besoin d’un journalisme d’investigation solide, exigeant et indépendant sur ces sujets, le Washington Post choisit de se retirer. Ce n’est pas seulement une restructuration : c’est un signal fort envoyé à toute la profession.
D’autres grands médias ont déjà réduit leur présence à la Silicon Valley ces dernières années. Mais quand le journal le plus symbolique, propriété de l’un des hommes les plus puissants du secteur, fait de même, le message est clair : couvrir vraiment les Big Tech est devenu trop risqué, trop coûteux… ou trop gênant.
Quelles conséquences pour l’information de demain ?
Ce retrait crée un vide informationnel dangereux. Moins de journalistes spécialisés signifie moins d’enquêtes longues, moins de révélations embarrassantes, moins de contre-pouvoir face à des entreprises qui pèsent parfois plus lourd que des États.
Certains observateurs estiment que ce mouvement reflète une tendance plus large : les milliardaires propriétaires de médias se rapprochent du pouvoir politique quand leurs intérêts économiques l’exigent. Bezos lui-même a été aperçu récemment en compagnie de figures influentes de l’administration américaine, visitant les installations de Blue Origin.
Le timing est troublant : quelques heures avant l’annonce officielle des licenciements, le patron du journal n’était pas présent. Il était… ailleurs.
Vers une concentration du pouvoir médiatique et technologique ?
Depuis 2013, plusieurs milliardaires issus de la tech ou de la finance ont racheté des titres prestigieux : Laurene Powell Jobs avec The Atlantic, Marc Benioff avec Time, Patrick Soon-Shiong avec le Los Angeles Times. Presque tous ont connu des controverses similaires autour de l’indépendance éditoriale.
Cette vague d’acquisitions par des ultra-riches pose une question fondamentale : qui surveillera les surveillants quand ceux-ci possèdent à la fois les plateformes, les données, l’argent… et une partie croissante des médias traditionnels ?
Le Washington Post n’est pas le seul concerné, mais il est sans doute le symbole le plus frappant de ce basculement. En réduisant sa couverture tech au moment où elle est la plus cruciale, il envoie un message involontaire mais puissant : l’ère où les médias traditionnels pouvaient jouer les contrepoids face aux géants du numérique touche peut-être à sa fin.
Reste à savoir si de nouveaux acteurs — médias indépendants, journalistes freelances, collectifs, plateformes décentralisées — sauront combler ce vide. Ou si, au contraire, l’opacité et la concentration du pouvoir vont encore s’accentuer.
Une chose est sûre : l’année 2026 marque un tournant. Pas seulement pour le Washington Post, mais pour la façon dont nous serons (ou ne serons plus) informés sur ceux qui redessinent le monde.