Acheter Canadien : Leçons d’un Défi Tech
Et si, du jour au lendemain, vous décidiez de n’utiliser que des technologies conçues et développées au Canada ? Pas de Google Workspace, pas d’AWS, pas de Zoom, pas de Slack… uniquement des solutions made in Canada. C’est exactement le défi que je me suis lancé en 2017. Une expérience à la fois exaltante et terriblement révélatrice sur l’état réel de notre écosystème technologique national.
Aujourd’hui, en 2026, alors que les tensions commerciales avec notre voisin du sud ont remis au goût du jour les slogans « elbows up » et « buy Canadian », je me replonge dans cette aventure personnelle. Qu’a-t-on vraiment appris ? Et surtout : les choses ont-elles réellement évolué ?
Un pari fou en 2017… et ses leçons brutales
À l’époque, je travaillais avec une petite équipe ambitieuse. L’idée semblait simple : prouver qu’on pouvait bâtir une entreprise rentable et compétitive en n’utilisant que des outils canadiens. Rapidement, la réalité m’a rattrapé.
Beaucoup de solutions n’existaient tout simplement pas. Quand elles existaient, elles étaient souvent plus chères, moins matures ou manquaient cruellement de certaines fonctionnalités jugées « basiques » par les standards internationaux. Mais le plus frappant n’était pas technique : c’était humain.
Parler gentiment de quelqu’un n’est pas la même chose que le soutenir concrètement ou l’aider à réussir.
– Une réflexion qui m’obsède depuis cette expérience
Dans les discussions privées, plusieurs leaders d’accélérateurs et investisseurs me confiaient sans détour : « Le meilleur service qu’on puisse rendre à une startup canadienne, c’est de l’inciter à déménager aux États-Unis ». Un discours d’une lucidité froide, mais qui faisait mal.
Pourquoi les Canadiens doutent-ils autant d’eux-mêmes ?
Le fameux tall poppy syndrome ? Certainement. Le manque chronique de capital patient ? Évidemment. Mais à mon sens, ces phénomènes ne sont que des symptômes. La cause profonde est plus culturelle : nous avons perdu notre lore technologique.
Quand on évoque l’innovation canadienne, les images qui surgissent spontanément sont presque toujours négatives ou nostalgiques :
- l’Avro Arrow abandonné,
- les travaux sur le semaglutide repris par les Danois pour créer Ozempic,
- la chute vertigineuse de Nortel et de BlackBerry,
- les succès de Shopify constamment guettés par le spectre d’un départ ou d’un crash.
Nos rares licornes actuelles sont souvent des Canadiens partis conquérir le monde depuis la Silicon Valley. Résultat : nous avons intériorisé l’idée que les très gros succès technologiques ne peuvent pas rester canadiens très longtemps.
Shopify, l’exception qui confirme la règle… ou pas ?
Shopify reste l’arbre qui cache la forêt. Une réussite planétaire incontestable, toujours solidement ancrée à Ottawa. Pourtant, dès que sa capitalisation flirte avec celle de la Banque Royale, les commentateurs prédisent le pire. Dès qu’un document SEC est déposé, on parle immédiatement de délocalisation.
Ce n’est pas de la malveillance. C’est le fruit d’un récit collectif construit sur des décennies de opportunités manquées et de succès exportés.
Et si on reconstruisait ce récit ?
Les Américains ne se posent pas la question « dois-je acheter américain ? ». Ils le font naturellement. Les Européens, les Chinois, les Indiens commencent à faire de même. Pourquoi pas nous ?
Voici comment, concrètement, nous pouvons changer la donne :
1. Les fondateurs doivent montrer l’exemple
Les entrepreneurs les plus inspirants que j’ai rencontrés appliquent trois règles simples :
- Ils continuent de construire sans relâche,
- Ils adoptent une politique interne d’achat canadien aussi stricte que possible,
- Ils deviennent les premiers ambassadeurs de l’écosystème.
Dire à son avocat qu’il devrait passer à Clio, imposer Lightspeed ou Shopify POS dans ses boutiques physiques, migrer son VPN vers Tailscale, utiliser Float pour la gestion de trésorerie… chaque geste compte.
2. La communauté doit déplacer l’argent
Nous sommes très forts pour pointer du doigt ce qui manque. Beaucoup moins pour ouvrir notre portefeuille. Pourtant, chaque dollar dépensé chez un concurrent étranger est un dollar qui ne nourrit pas l’écosystème local.
Une astuce toute simple : quand un ami entrepreneur vous parle de ses défis opérationnels, faites le réflexe Canada en moins de 60 secondes. Une recherche rapide sur BetaKit, sur LinkedIn ou sur Google avec le filtre « Canada » peut suffire à dénicher une alternative crédible.
3. Les investisseurs doivent aller dans le concret
Les meilleurs investisseurs canadiens ne se contentent pas de signer des chèques. Ils passent du temps dans les tranchées : ils font des intros clients, ils ouvrent leur carnet d’adresses, ils identifient les manques récurrents chez leurs portefeuilles.
Quand plusieurs de vos sociétés crient le même besoin non satisfait par une solution canadienne… c’est peut-être le signal d’un gap à combler. Investissez-y. Accélérez les premières traction clients. Créez le cercle vertueux.
Un patriotisme économique assumé… est-ce vraiment tabou ?
On pourrait trouver cela un peu « forcé ». Pourtant, quand on regarde autour de nous, la plupart des grandes nations pratiquent déjà cette forme de préférence nationale sans complexe. Les États-Unis l’ont érigée en mythe fondateur. La France, l’Allemagne, la Corée du Sud, Israël… tous ont intégré cette dimension dans leur culture entrepreneuriale.
Le Canada n’a pas besoin de devenir ultranationaliste. Il a simplement besoin de réapprendre à se faire confiance. À croire qu’un produit canadien peut être le meilleur au monde. À célébrer les victoires sans attendre immédiatement la catastrophe.
En 2026, face aux incertitudes géopolitiques et économiques, cette prise de conscience devient urgente. Non pas par repli sur soi, mais par lucidité stratégique.
Car au final, la souveraineté numérique ne se décrète pas seulement dans les couloirs d’Ottawa. Elle se construit dollar après dollar, décision après décision, dans le quotidien des entrepreneurs, des PME, des investisseurs et des consommateurs canadiens.
Alors, prêt à relever le défi ?
Commencez petit. Remplacez un outil. Parlez-en autour de vous. Et surtout : croyez que c’est possible.
Parce qu’un jour, peut-être, le lore canadien racontera autre chose que des occasions manquées. Il racontera des victoires. Des licornes restées ici. Des leaders mondiaux nés et grandis sous la feuille d’érable.
Et ce jour-là… on se dira que ça a commencé par des choix très concrets, posés par des gens très ordinaires.