Le Fossé de Financement Précoce au Canada Expliqué
Imaginez un pays qui regorge de talents, d’idées révolutionnaires et d’entrepreneurs motivés… mais qui laisse filer des dizaines de milliards de dollars de valeur parce qu’il ne parvient pas à arroser correctement ses jeunes pousses au moment où elles en ont le plus besoin. C’est malheureusement la réalité que vit le Canada aujourd’hui dans son écosystème technologique.
Un rapport récent, fruit d’une collaboration entre la National Angel Capital Organization (NACO) et Startup Genome, met des chiffres implacables sur la table : entre 2019 et 2024, les trois principaux hubs technologiques canadiens (Toronto-Waterloo, Montréal et Vancouver) ont perdu environ 66 milliards de dollars américains en part de marché mondiale des financements et des exits. Un gâchis colossal.
Un pipeline qui fuit dès les premières étapes
Le diagnostic est clair : le problème se situe très en amont, dès les phases pre-seed et seed. Les données compilées depuis 2006 sur près de 65 000 tours de financement montrent que les startups canadiennes reçoivent systématiquement moins d’argent à ces stades critiques que leurs homologues situés dans les grandes métropoles américaines (New York, Boston, Los Angeles… mais pas la Silicon Valley, jugée hors catégorie).
Concrètement, on estime à 141 millions USD par an le manque à gagner au stade pre-seed/seed et à 181 millions USD au stade Series A par rapport à ce qui se pratique dans ces villes références. Résultat : entre 12 et 15 % de startups en moins accèdent à un premier vrai tour de seed, proportionnellement au nombre de créations.
« Nos startups ne peuvent pas grandir lentement en seed puis soudainement accélérer follement en Series A. »
– JF Gauthier, fondateur et CEO de Startup Genome
Le ratio actuel est déséquilibré : seulement 34 % des fonds early-stage vont aux rounds seed au Canada, contre 39 % dans les meilleurs écosystèmes américains et un optimum théorique autour de 40 %. Les tickets seed sont également 37 à 40 % plus petits. Autant dire que les fondateurs canadiens démarrent avec un handicap structurel.
Une croissance atone comparée aux voisins
Entre 2019 et 2024, l’écosystème technologique canadien n’a progressé que de 2,2 % par an en moyenne. Pendant ce temps, le Royaume-Uni affichait 13 % et la France 17 %. Le contraste est saisissant et les raisons sont multiples, mais le sous-investissement précoce arrive en tête de liste.
Moins d’argent en seed → moins de traction possible → moins de métriques convaincantes pour lever en Series A → moins d’entreprises qui atteignent les stades suivants → moins d’exits retentissants → moins de retours pour les investisseurs locaux → moins d’appétit pour investir tôt. Un cercle vicieux bien connu des observateurs de longue date.
Les fondateurs votent avec leurs valises
Face à cette réalité, certains des entrepreneurs les plus prometteurs n’hésitent plus : ils traversent la frontière. Selon une étude menée par Leaders Fund, sur les startups canadiennes à fort potentiel (ayant levé plus d’1 million USD) créées en 2024, seulement un peu plus de 30 % avaient encore leur siège social au Canada fin d’année, tandis que presque 50 % s’étaient installées aux États-Unis.
« Je ne peux pas vous dire combien de fondateurs incroyables me disent qu’ils partent parce que c’est plus facile de lever du capital là-bas. »
– Janet Bannister, fondatrice et managing partner chez Staircase Ventures
Cette fuite des cerveaux et des projets à haute valeur ajoutée coûte cher à long terme : moins d’emplois qualifiés créés localement, moins de propriété intellectuelle développée au Canada, moins de récits de succès qui inspirent la génération suivante.
Que proposent les acteurs du milieu ?
Plusieurs pistes reviennent dans les discussions. Claudio Rojas, CEO de NACO, utilise une métaphore ferroviaire très parlante :
« Nous avons des rails partout, mais nous n’avons pas un système de train à grande vitesse. »
– Claudio Rojas, CEO de NACO
Il appelle de ses vœux une véritable infrastructure nationale capable de connecter efficacement les réseaux d’anges, les venture studios, les accélérateurs et les fonds early-stage. NACO a d’ailleurs formulé des demandes précises dans le cadre des consultations pré-budgétaires :
- un programme de matching funds de 450 millions CAD dédié à l’amorçage, en complément du VCCI
- une enveloppe de 200 millions CAD pour bâtir cette infrastructure nationale d’activation du capital privé
De son côté, JF Gauthier insiste sur le rôle stratégique des accélérateurs. Pour être vraiment efficaces, ils doivent pouvoir écrire des chèques significatifs, à l’image de Y Combinator. Un accélérateur sans fonds d’investissement associé reste, selon lui, un acteur au faible impact.
Et le gouvernement dans tout ça ?
Le budget 2025 a annoncé une somme ambitieuse : 750 millions CAD destinés au financement early-stage via des véhicules de capital-risque. Reste à savoir comment ces fonds seront déployés. Si l’allocation est intelligente et ciblée sur les vrais points de friction (pre-seed et seed), l’impact pourrait être majeur. Dans le cas contraire, l’effet risque d’être dilué.
Le contexte reste difficile : en 2025, le nombre de fonds fermés et le montant total levé par les VC canadiens ont atteint leur plus bas niveau depuis 2016. Les investisseurs institutionnels sont plus prudents, les LPs plus sélectifs. Dans cet environnement, l’argent public bien orienté peut jouer un rôle d’amorçage décisif.
Pourquoi cela devrait tous nous préoccuper
Le Canada est une économie encore très dépendante des ressources naturelles. Or, la productivité globale stagne depuis des années. La tech représente l’un des rares leviers capables de changer la donne à moyen et long terme : elle crée des emplois à haute valeur ajoutée, génère des exportations de services, attire des talents internationaux et augmente la résilience économique.
Laisser filer les startups prometteuses par manque de capitaux au bon moment, c’est scier la branche sur laquelle repose une partie importante de notre futur économique. Chaque licorne qui part s’installer ailleurs, chaque exit qui se fait sous pavillon étranger, c’est un peu de richesse et d’influence qui échappe au pays.
Et maintenant ?
Le rapport NACO/Startup Genome ne se contente pas de pointer du doigt un problème : il fournit une cartographie précise et des ordres de grandeur. Reste à transformer ce constat en actions concrètes. Les prochaines années seront déterminantes.
Va-t-on enfin construire ce « train à grande vitesse » dont parle Claudio Rojas ? Va-t-on donner aux accélérateurs les moyens d’investir massivement ? Va-t-on voir arriver des programmes de matching réellement calibrés sur les besoins du terrain ?
Une chose est sûre : le temps presse. Chaque trimestre qui passe sans correction majeure du pipeline early-stage creuse un peu plus le retard accumulé. Et les talents, eux, ne vont pas attendre indéfiniment.
Le Canada a les idées, les ingénieurs, les chercheurs et l’ambition. Il lui manque juste… un peu plus d’essence au démarrage.