Uber Rachete Getir Turquie Livraison
Imaginez une licorne turque qui, en quelques années, passe d’une valorisation stratosphérique de 12 milliards de dollars à une restructuration douloureuse, avant d’être partiellement rachetée par l’un des géants mondiaux de la mobilité. C’est l’histoire récente de Getir, et elle vient de connaître un nouveau chapitre majeur avec l’entrée en scène d’Uber.
Le 9 février 2026, Uber a officialisé une opération qui fait déjà beaucoup parler dans l’écosystème des startups et de la foodtech : l’acquisition de l’activité livraison alimentaire de Getir, pour un montant initial de 335 millions de dollars. Mais ce n’est pas tout. Uber investit également 100 millions de dollars pour prendre 15 % du capital des activités restantes de Getir (épicerie, retail, livraison d’eau), avec une option d’acquisition progressive dans les années à venir.
Une consolidation attendue dans un marché ultra-concurrentiel
Le secteur de la livraison à la demande n’a jamais été aussi compétitif. Après l’euphorie post-Covid, les valorisations ont fondu comme neige au soleil et les acteurs les plus agressifs ont dû se recentrer. Getir en est l’exemple parfait. Lancée en 2015 à Istanbul, la startup a révolutionné la livraison ultra-rapide en promettant des courses en quelques minutes seulement. Son modèle « dark stores » dense et son application ultra-ergonomique ont séduit des millions d’utilisateurs.
Mais l’expansion internationale tous azimuts, notamment aux États-Unis, au Royaume-Uni et en Europe continentale, a coûté extrêmement cher. Lorsque la demande post-confinement s’est tassée, Getir n’a pas pu maintenir le rythme. En 2024, la société a pris la décision radicale de fermer ses activités à l’étranger, licenciant des milliers de collaborateurs pour se recentrer sur son marché domestique turc.
Getir : de la licorne à la restructuration sous haute tension
En 2022 encore, Getir affichait une valorisation de 12 milliards de dollars. Moins de trois ans plus tard, ses actifs totaux étaient estimés à seulement 374 millions selon des documents judiciaires. Un effondrement spectaculaire qui illustre les limites de la croissance à tout prix dans la foodtech.
La crise de gouvernance de 2025 a encore ajouté au chaos. L’un des cofondateurs s’est publiquement opposé au plan de restructuration porté par Mubadala, le fonds souverain émirati principal actionnaire. Après une bataille judiciaire aux Pays-Bas, le cofondateur a perdu et la voie était libre pour une sortie stratégique.
Cette transaction reflète la solidité de l’activité et les progrès réalisés, notamment au cours de la dernière année.
– Waleed Al Mokarrab Al Muhairi, deputy group CEO de Mubadala
Ces mots montrent que, malgré les difficultés, l’activité turque de Getir restait performante. Preuve en est : plus d’un milliard de dollars de commandes brutes rien que pour la livraison alimentaire en 2025, soit une croissance de 50 % sur un an.
Pourquoi Uber mise gros sur la Turquie
La Turquie représente un marché à très fort potentiel pour les services de livraison. Population jeune, urbaine, très connectée, appétence forte pour le e-commerce et la restauration livrée : tous les ingrédients sont réunis. Uber l’a bien compris.
En mai 2025 déjà, le groupe américain avait racheté Trendyol Go, le service de livraison du géant turc de l’e-commerce Trendyol, pour la somme rondelette de 700 millions de dollars. Avec l’arrivée de l’activité food de Getir, Uber consolide sa position et crée un quasi-duopole avec Yemeksepeti (filiale de Delivery Hero).
- Combinaison des forces de Getir et Trendyol Go pour une couverture maximale des grandes villes turques
- Effet d’échelle sur les dark stores et les livreurs indépendants
- Possibilité de cross-sell entre courses Uber et commandes alimentaires
- Renforcement de la présence régionale au Moyen-Orient et en Europe de l’Est
Le timing est intéressant : au quatrième trimestre 2025, la branche livraison d’Uber a généré 4,89 milliards de dollars de revenus, en hausse de 30 %. Les régions EMEA et Asie affichent les croissances les plus rapides. La Turquie devient donc une pièce maîtresse de cette expansion.
Que reste-t-il vraiment de Getir après cette opération ?
Getir conserve ses activités d’épicerie rapide, de retail et de livraison d’eau. Uber entre au capital à hauteur de 15 % via les 100 millions investis. L’accord prévoit également une option d’achat progressif sur ces divisions. En clair : Uber se donne le temps d’observer la performance avant de potentiellement tout absorber.
Pour les équipes restantes et les clients turcs, l’opération devrait être plutôt transparente. Les utilisateurs de Getir Food verront probablement leur application migrer progressivement vers l’écosystème Uber. Côté livreurs, la concentration des acteurs pourrait permettre de meilleures conditions de travail à moyen terme, même si rien n’est encore officialisé.
Les leçons d’une ascension et d’une chute éclair
L’histoire de Getir est symptomatique des excès de la dernière décennie dans la foodtech et la quick commerce. Expansion mondiale financée par des levées massives (2,4 milliards de dollars au total), valorisations déconnectées des réalités opérationnelles, puis repli brutal quand les taux d’intérêt montent et que les investisseurs deviennent plus prudents.
Pourtant, le modèle ultra-rapide n’a pas disparu. Il s’est simplement concentré sur les marchés où la densité urbaine et le pouvoir d’achat le permettent. La Turquie en fait partie, et Uber semble convaincu que le jeu en vaut la chandelle.
À l’heure où les géants de la livraison cherchent à rentabiliser leurs réseaux, les opérations de consolidation comme celle-ci devraient se multiplier. Les petits acteurs indépendants risquent de disparaître ou d’être absorbés, tandis que les leaders régionaux tentent de résister face aux américains et aux chinois.
Vers un paysage turc dominé par Uber ?
Avec Trendyol Go et désormais Getir Food dans son giron, Uber dispose d’une arme redoutable sur le marché turc. La marque Getir, très forte localement, pourrait être conservée un certain temps comme « sous-marque » avant une intégration complète.
Pour les consommateurs, cela pourrait signifier plus de choix, des promotions agressives au démarrage, mais aussi, à terme, une moindre concurrence et potentiellement des prix moins compétitifs. Les autorités de la concurrence turques surveilleront sans doute de près cette montée en puissance.
Quoi qu’il arrive, cette acquisition marque un tournant. Elle montre que même les licornes les plus prometteuses peuvent vaciller, et que les géants historiques savent attendre leur heure pour rafler la mise à moindre coût. Uber n’a pas seulement acheté une activité : il a acheté un réseau, une base clients fidèle et une connaissance fine du marché turc. Un coup stratégique qui pourrait s’avérer très rentable dans les années à venir.
Et vous, que pensez-vous de cette consolidation dans la livraison à la demande ? Le quick commerce a-t-il encore un avenir en dehors des très grandes métropoles ?