Refonder le Start-up Visa Canadien
Le Start-up Visa : une idée brillante devenue un gouffre bureaucratique
Imaginez un entrepreneur étranger, porteur d'un projet disruptif, qui voit son dossier traîner pendant plus de dix ans avant même d'obtenir une réponse. C'est la réalité qu'ont connue de nombreux candidats au Start-up Visa ces dernières années. Lancé en 2013, le programme reposait sur une mécanique astucieuse : laisser des investisseurs professionnels (fonds de capital-risque, incubateurs ou anges investisseurs désignés) valider la qualité du projet et de l'entrepreneur, en échange d'un engagement ferme. En théorie, cela garantissait une sélection qualitative et une intégration accélérée au tissu économique canadien.
Mais la pratique a révélé des failles béantes. Des consultants peu scrupuleux ont exploité des failles réglementaires pour faire entrer des milliers de profils non qualifiés, souvent via des montages artificiels. Résultat : un afflux massif de demandes, un backlog explosif dépassant les 43 000 dossiers en suspens fin 2025, et des délais de traitement qui ont grimpé jusqu'à 10, voire 35 ans pour les nouveaux entrants selon certaines estimations alarmantes.
Speed is of the essence. This is a super dynamic marketplace. Canada is losing entrepreneurs, we’re losing the next generation of founders, and we need to do things, quick.
– Boris Wertz, founding partner de Version One Ventures
Cette citation illustre parfaitement l'urgence ressentie par l'écosystème tech canadien. Boris Wertz, qui avait activement plaidé pour la création du programme à l'origine, pointe du doigt un constat amer : le Canada perd du terrain face à des destinations plus agiles comme les États-Unis, le Royaume-Uni ou même certains pays européens.
Qu'est-ce qui a vraiment déraillé ?
Les problèmes ne datent pas d'hier. Dès 2024, les délais avaient déjà atteint plusieurs années, mais la situation s'est aggravée dramatiquement. Le gouvernement a tenté de juguler l'afflux en imposant des caps et des vérifications renforcées, sans succès total. Les abus – fraudes documentées, lettres de soutien bidons – ont miné la crédibilité du système.
En décembre 2025, Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada (IRCC) a pris la décision radicale : suspension totale des nouvelles demandes à compter du 1er janvier 2026. Seuls les dossiers soutenus par un certificat d'engagement valide émis en 2025 peuvent encore être déposés, et ce jusqu'au 30 juin 2026. Le backlog existant continue d'être traité, mais avec des priorités accordées aux cas déjà avancés ou aux entrepreneurs déjà sur place avec un permis de travail.
- Backlog massif : plus de 43 000 dossiers en attente fin 2025.
- Délais extrêmes : jusqu'à plus de 10 ans pour les nouveaux profils.
- Abus généralisés : exploitation par des intermédiaires peu regardants.
- Perte d'attractivité : les meilleurs talents se tournent ailleurs.
Ces chiffres ne sont pas anodins. Pour un fondateur de startup, attendre une décennie signifie souvent voir son projet mourir, ses concurrents s'imposer, ou son équipe se disperser. Le Canada, qui se veut une nation d'innovation, se retrouve paradoxalement en train de repousser ceux qui pourraient créer les licornes de demain.
Vers une refonte : les propositions pour sauver l'esprit du programme
Heureusement, des voix influentes s'élèvent pour proposer des solutions concrètes. Boris Wertz, dans un mémo publié par Build Canada, plaide pour un retour aux fondamentaux tout en corrigeant les failles. L'idée centrale : recentrer le processus sur le vrai capital investi par des investisseurs légitimes, et non sur des montages artificiels.
Parmi les pistes avancées :
- Évaluation basée sur des investissements réels et substantiels de fonds reconnus.
- Traitement ultra-rapide des dossiers : objectif 6 semaines maximum.
- Fermeture définitive des failles permettant l'abus par des consultants.
- Quota annuel contrôlé, aligné sur les besoins économiques réels du pays.
Ces éléments rappellent étrangement le design initial du programme, prouvant que l'idée de base était solide. Le gouvernement a d'ailleurs annoncé travailler sur un pilot entrepreneur plus ciblé pour 2026, avec des exigences probablement plus strictes en termes de capital et d'impact économique.
Canada should reform the program by assessing based on capital from real investors, processing applications in 6 weeks, and eliminating the loophole.
– Extrait du mémo de Boris Wertz pour Build Canada
Cette approche pragmatique pourrait redonner au Canada son attractivité perdue. En misant sur la qualité plutôt que la quantité, le pays éviterait les abus tout en captant les entrepreneurs à fort potentiel.
Pourquoi le Canada ne peut pas se permettre d'échouer sur ce dossier
L'enjeu dépasse largement l'immigration. Le Canada fait face à un ralentissement démographique, un besoin criant de talents tech et une concurrence mondiale féroce pour attirer les innovateurs. Des pays comme l'Estonie, le Portugal ou Singapour proposent des visas startup ultra-rapides et attractifs.
Perdre la bataille des cerveaux entrepreneuriaux signifie manquer les prochaines vagues d'innovation : IA, cleantech, biotech… Les startups immigrées créent proportionnellement plus d'emplois et de valeur que la moyenne. Ignorer ce levier serait une erreur stratégique majeure.
Lucy Hargreaves, CEO de Build Canada, insiste sur l'urgence : le temps joue contre le Canada. Chaque mois de délai supplémentaire repousse des fondateurs prometteurs vers d'autres horizons.
Alternatives actuelles pour les entrepreneurs en 2026
En attendant la relance d'un programme fédéral rénové, des voies provinciales existent. Les Programmes des candidats des provinces (PNP) entrepreneuriaux offrent des options dans plusieurs régions, souvent avec des exigences d'investissement et de création d'emplois.
- British Columbia : focus sur les projets tech et innovants.
- Ontario : streams pour entrepreneurs expérimentés.
- Alberta : accent sur l'impact économique local.
Ces programmes, bien que plus locaux, peuvent mener à la résidence permanente et servent de pont en attendant une refonte nationale plus ambitieuse.
Un appel à l'action pour un Canada innovant
Le Start-up Visa n'est pas mort, il est en convalescence. Sa suspension est une opportunité unique de reconstruire un système plus robuste, plus rapide et plus sélectif. En s'inspirant des leçons du passé et en écoutant les acteurs de l'écosystème – investisseurs, fondateurs, experts comme Boris Wertz et Lucy Hargreaves –, le Canada peut redevenir une destination de choix pour les entrepreneurs mondiaux.
L'avenir de l'innovation canadienne dépend en partie de sa capacité à attirer et retenir les talents globaux. Il est temps de passer des excuses aux actes concrets. Le monde observe : saura-t-on saisir cette chance ?