CCI Pousse les Gouvernements à Privilégier la Healthtech Canadienne
Imaginez un instant : un médecin passe plus de deux heures par jour à chercher des informations dispersées sur ses patients au lieu de les soigner. Ce n’est pas une fiction dystopique, c’est la réalité quotidienne de nombreux praticiens canadiens en 2026. Face à cette inefficacité chronique, une voix s’élève avec force pour proposer un virage radical : et si l’État devenait le premier client et le plus grand allié des entreprises healthtech d’ici ?
Un plaidoyer urgent pour une santé plus intelligente et plus canadienne
Le Council of Canadian Innovators (CCI) ne mâche pas ses mots. Dans un rapport percutant publié début mars 2026, l’organisation affirme que continuer à injecter toujours plus d’argent dans le système de santé sans en changer les fondations revient à remplir un seau percé. Pour Patrick Searle, PDG du CCI, la réponse ne se trouve pas dans des budgets plus gros, mais dans une meilleure productivité, une véritable intégration des outils numériques et une capacité à délivrer des soins fiables à grande échelle.
« Le système a besoin de plus de productivité, d’une meilleure intégration et de la capacité à délivrer des soins fiables à grande échelle. »
– Patrick Searle, PDG du Council of Canadian Innovators
Cette déclaration résume à elle seule l’ambition du document intitulé Care at Scale : Public Buying, Data and Better Health Care for Canadians. Co-écrit par Laurent Carbonneau et Claire Wilson, le rapport s’appuie sur les retours concrets de quatre scale-ups healthtech canadiennes de premier plan ainsi que sur ceux de professionnels de santé.
Les quatre scale-ups qui ont inspiré le rapport
AlayaCare (Montréal), WELL Health Technologies (Vancouver), Petal Health (Québec) et Think Research (Toronto) ne sont pas de simples observateurs. Ces entreprises développent au quotidien des logiciels qui gèrent des dossiers patients, optimisent les parcours de soins à domicile, facilitent la télémédecine ou structurent la recherche clinique. Leur expérience commune ? Elles se heurtent trop souvent à des barrières administratives et à des processus d’achat publics qui favorisent le moins-disant plutôt que le plus performant sur le long terme.
Le CCI en tire une conviction forte : sans changement structurel dans la façon dont les gouvernements achètent la technologie, le Canada continuera de dépendre excessivement de solutions étrangères souvent mal adaptées à notre réalité.
Adopter une politique « Buy Canadian » dans la santé
L’une des propositions phares du rapport consiste à transposer à la santé le modèle récemment mis en place dans la nouvelle Stratégie industrielle de défense. L’idée est simple mais puissante : prioriser les solutions développées au Canada, et ne se tourner vers l’international que lorsque cela permet réellement de renforcer les capacités locales d’innovation.
Aujourd’hui, beaucoup d’achats de logiciels de gestion de cliniques ou d’appareils médicaux se font encore selon le critère du prix le plus bas. Résultat : des outils parfois peu interopérables, difficiles à maintenir et qui génèrent à terme des coûts cachés bien supérieurs à l’économie initiale.
Le CCI propose donc de passer à une logique de value-based procurement en intégrant dans l’évaluation plusieurs critères cruciaux :
- Interopérabilité réelle des systèmes
- Coût total de possession sur tout le cycle de vie
- Coût et complexité du changement de fournisseur
- Niveau de sécurité et de protection des données
- Propriété canadienne et contrôle de la propriété intellectuelle
Ces critères permettraient de valoriser les entreprises locales qui investissent massivement en R&D au Canada.
Un marché national fragmenté : le grand obstacle
La santé étant une compétence provinciale, chaque région, voire chaque autorité sanitaire, mène souvent ses propres appels d’offres. Une même solution doit parfois être réévaluée dix fois, ce qui représente un frein énorme pour les scale-ups qui cherchent à se déployer rapidement à l’échelle nationale.
Pour briser cette fragmentation, le rapport suggère un mécanisme simple et efficace : permettre aux acheteurs de « piggyback » sur les processus d’acquisition déjà réalisés ailleurs au pays. Une province pourrait ainsi adhérer rapidement à un contrat-cadre validé par une autre, sans tout recommencer de zéro.
Canada Health Infoway estime que renforcer l’interopérabilité des systèmes pourrait générer jusqu’à 2,4 milliards de dollars d’efficacité par an. Un chiffre qui donne le vertige.
La donnée de santé : le nerf de la guerre
Autre chantier majeur soulevé par le CCI : la circulation des données de santé. Plus d’un tiers des médecins déclarent passer deux heures ou plus chaque jour à chercher des informations patient qui devraient être accessibles en quelques clics. Cette perte de temps est directement liée à la fragmentation numérique.
La solution passe selon le rapport par l’adoption généralisée au Canada du standard international HL7 FHIR (Fast Healthcare Interoperability Resources), déjà utilisé avec succès en Colombie-Britannique et en Nouvelle-Écosse. Ce format permet de connecter sécuritairement les dossiers médicaux électroniques entre différents systèmes.
Mais le CCI va plus loin : il demande aussi que les entreprises canadiennes aient accès à des jeux de données agrégées et dépersonnalisées pour entraîner leurs algorithmes. À défaut, elles risquent de dépendre de bases étrangères qui ne reflètent pas la réalité du système canadien, avec tous les biais que cela peut engendrer.
IA et confidentialité : trouver le juste équilibre
L’essor des assistants IA de prise de notes (les fameux « AI scribes ») illustre parfaitement les opportunités et les risques. Ces outils font gagner un temps précieux, mais plusieurs incidents récents ont rappelé la nécessité d’un encadrement strict. Le Commissariat à l’information et à la protection de la vie privée de l’Ontario a par exemple enquêté sur un cas où des données sensibles ont été transmises à du personnel non autorisé.
Pour le CCI, la réponse ne consiste pas à freiner l’innovation, mais à s’appuyer sur des données canadiennes de qualité, traitées selon des normes élevées, pour construire des outils mieux adaptés et plus sûrs.
Et maintenant ?
Le rapport du CCI ne restera pas lettre morte : l’organisation prévoit de le présenter directement aux différents paliers de gouvernement. Reste à savoir si les décideurs politiques et les responsables des achats publics seront prêts à bousculer des habitudes parfois confortables pour privilégier le long terme et l’innovation locale.
Une chose est sûre : le statu quo coûte cher, en temps, en argent et surtout en qualité des soins. Si le Canada veut vraiment moderniser son système de santé et en faire un modèle de résilience et d’efficacité, il devra nécessairement passer par un soutien beaucoup plus affirmé à ses champions nationaux de la healthtech.
La balle est désormais dans le camp des gouvernements. Sauront-ils transformer ce plaidoyer en actes concrets ? L’avenir du système de santé canadien en dépend peut-être largement.