Bending Spoons : L’Acquéreur Secret Qui Bouleverse la Tech
Imaginez une entreprise capable de racheter des applications que des millions de personnes utilisent chaque jour, puis de les transformer en profondeur, souvent au prix de décisions très controversées. Cette entreprise existe, elle est italienne, et pourtant presque personne ne la connaît vraiment. Son nom ? Bending Spoons. Derrière des services aussi divers qu’Evernote, WeTransfer, Vimeo ou encore Eventbrite se cache aujourd’hui cette même entité milanaise qui suscite autant d’admiration que de critiques.
En quelques années seulement, ce qui ressemblait à une petite société d’applications mobiles est devenu l’un des acteurs les plus agressifs et les plus efficaces du rachat et de la consolidation technologique en Europe. Son ascension fulgurante intrigue. Comment une entreprise relativement discrète a-t-elle pu devenir une décacorne valorisée plus de 11 milliards de dollars ?
Bending Spoons : une success story italienne atypique
Contrairement à ce que son nom pourrait laisser penser, Bending Spoons ne fabrique pas de couverts high-tech. L’aventure commence en réalité bien plus modestement, dans les cendres d’une startup danoise nommée Evertale qui avait tenté sa chance à Disrupt SF en 2011. Après l’échec, les fondateurs ne jettent pas l’éponge : ils se regroupent, déménagent à Milan et commencent à développer leurs propres applications mobiles.
Mais très vite, ils comprennent que créer de zéro est long et incertain. Ils décident alors de changer de braquet : plutôt que d’inventer la prochaine licorne, ils vont racheter et améliorer des produits déjà existants qui ont du potentiel mais qui sont mal exploités. Ce pivot stratégique marque le véritable début de l’histoire que nous connaissons aujourd’hui.
Un modèle économique clair et assumé
Bending Spoons ne se présente pas comme un fonds d’investissement classique ni comme un pure player du capital-risque. La société préfère le terme de « transformeur de businesses digitaux ». L’idée est simple : repérer des applications ou services ayant une base d’utilisateurs solide, mais qui stagnent ou perdent de la vitesse, puis les acquérir pour les optimiser radicalement.
Cette optimisation passe presque systématiquement par trois leviers majeurs :
- Refonte complète de l’expérience utilisateur et modernisation technique
- Changements profonds dans la stratégie de monétisation (souvent plus agressive)
- Restructurations importantes des équipes, incluant fréquemment des réductions d’effectifs massives
Cette dernière dimension explique pourquoi le nom de Bending Spoons revient régulièrement associé à des annonces de licenciements importants dans la presse tech.
Nous achetons des entreprises pour les améliorer durablement, pas pour les revendre rapidement. Notre horizon est l’infini.
– Luca Ferrari, co-fondateur et CEO de Bending Spoons
Cette philosophie du « hold forever » distingue nettement Bending Spoons des fonds de private equity traditionnels qui cherchent généralement une sortie rapide. Ici, l’objectif affiché est de construire un portefeuille de produits numériques durables et très rentables.
Les grandes acquisitions qui ont marqué les esprits
Si les premières années ont été consacrées à des rachats plus modestes, c’est à partir de 2022-2023 que Bending Spoons a commencé à frapper très fort en s’attaquant à des noms bien plus connus du grand public.
Parmi les opérations les plus commentées :
- Evernote (2023) : l’application de prise de notes mythique a vu arriver des restrictions importantes sur la version gratuite et plusieurs vagues de licenciements.
- WeTransfer (2024) : le service d’envoi de gros fichiers a durci ses conditions d’utilisation gratuite et réduit ses effectifs.
- Vimeo (fin 2025) : la plateforme vidéo professionnelle a subi l’une des restructurations les plus massives de son histoire peu après le rachat.
- Eventbrite (annoncé fin 2025) : la plateforme d’événementiel en ligne, autrefois valorisée près de 1,8 milliard, change de mains pour environ 500 millions.
À chaque fois, le schéma se répète : rachat à un prix considéré comme attractif par rapport au potentiel, refonte produit, optimisation monétisation, réduction d’effectifs. Les utilisateurs historiques crient souvent au sacrilège, tandis que les investisseurs applaudissent l’efficacité financière.
Comment financer une telle frénésie d’acquisitions ?
Longtemps restée discrète sur ses finances, Bending Spoons a levé des montants de plus en plus impressionnants au fil des années. En octobre 2025, la société a bouclé un tour de table de 270 millions de dollars accompagné d’une vente secondaire de 440 millions, propulsant sa valorisation à 11 milliards de dollars.
Ce tour de table a fait entrer ou renforcer plusieurs investisseurs de très haut niveau : T. Rowe Price, Baillie Gifford, Fidelity, Durable Capital Partners… Mais ce n’est pas tout. La société dispose également d’une importante capacité d’endettement : 2,8 milliards de dollars de dette ont été annoncés dans le cadre du rachat d’AOL.
Les quatre cofondateurs – Luca Ferrari, Matteo Danieli, Luca Querella et Francesco Patarnello – sont désormais considérés comme milliardaires selon les estimations de Forbes. Preuve que le modèle, même s’il est critiqué, fonctionne financièrement.
Critiques et débats autour du modèle
Le succès financier ne fait pas taire les critiques. De nombreux observateurs reprochent à Bending Spoons de « vider » les produits de leur âme au profit de la rentabilité immédiate. Les exemples ne manquent pas :
- suppression de fonctionnalités appréciées des utilisateurs historiques
- durcissement des conditions d’utilisation des versions gratuites
- licenciements massifs touchant parfois des équipes entières
Certains anciens fondateurs ou employés n’hésitent plus à exprimer publiquement leur désaccord avec les orientations prises après le rachat. Le cofondateur de WeTransfer est allé jusqu’à annoncer travailler sur un nouveau projet concurrent pour « revenir aux sources ».
D’autres voix, plus pragmatiques, rappellent que beaucoup de ces services étaient en difficulté ou en perte de vitesse avant l’arrivée de Bending Spoons. Sans intervention, certains auraient peut-être tout simplement disparu.
Vers une introduction en bourse américaine ?
Fin 2025, plusieurs médias spécialisés ont rapporté que Bending Spoons discutait avec des banques en vue d’une possible IPO sur le NYSE. Luca Ferrari lui-même a laissé entendre que, le moment venu, les États-Unis offriraient probablement la meilleure valorisation pour une société technologique de cette envergure.
Une introduction en bourse viendrait couronner un parcours déjà exceptionnel pour une entreprise fondée il y a seulement une douzaine d’années à Milan. Elle confirmerait également la montée en puissance des acteurs européens sur la scène mondiale de la consolidation tech.
Que retenir de Bending Spoons en 2026 ?
Bending Spoons incarne une vision très pragmatique, presque industrielle, de l’économie numérique. Plutôt que de chercher à créer le prochain réseau social révolutionnaire, la société préfère optimiser ce qui existe déjà, quitte à froisser une partie des utilisateurs et des employés.
Ce modèle suscite des débats passionnés : est-ce la fin de l’innovation créative au profit d’une rationalisation froide ? Ou au contraire la preuve qu’il est possible de redonner un second souffle à des produits qui s’essoufflaient ?
Une chose est sûre : tant que les résultats financiers suivront, Bending Spoons continuera probablement son shopping technologique à un rythme soutenu. Et les prochains noms qui tomberont dans son escarcelle risquent de faire encore plus de bruit.
Dans un écosystème tech où les valorisations folles des années 2020 semblent loin derrière nous, cette approche « buy, fix, grow, never sell » pourrait bien inspirer d’autres acteurs à l’avenir. À surveiller de très près.