VC Canadiens Craignent la SaaSpocalypse IA
Imaginez un écosystème tech canadien déjà fragilisé par des années de levées de fonds difficiles, où soudain une technologie révolutionnaire menace de balayer l’un des piliers historiques du financement : le logiciel en tant que service. C’est précisément le scénario qui inquiète de nombreux investisseurs en capital-risque lors des discussions fermées du CIX Summit à Toronto. L’intelligence artificielle, et plus particulièrement les agents autonomes, pourrait-elle provoquer une véritable « SaaSpocalypse » ? Cette interrogation plane lourdement sur un marché où les sorties restent rares et où la pression pour générer des rendements réels s’intensifie.
Dans les coulisses de l’Investor Forum organisé par Elevate, les gestionnaires de fonds et leurs limited partners ont échangé sans filtre sur les défis actuels. L’année 2025 a été marquée par un creux historique en matière de levées pour les fonds de capital-risque canadiens. Selon un rapport RBCx, seulement un peu plus de 2 milliards de dollars ont été collectés, le niveau le plus bas depuis 2016. Cette anémie persistante s’accompagne d’une impatience croissante des LPs, qui privilégient désormais le DPI – le capital distribué par rapport au capital investi – plutôt que les simples mesures de rendement estimées comme l’IRR.
L’ombre de l’IA sur le modèle SaaS traditionnel
Le terme « SaaSpocalypse » n’est pas lancé à la légère. Il reflète la crainte que les solutions logicielles par abonnement, souvent financées généreusement par les VCs canadiens, ne perdent leur pertinence face à des outils d’IA qui permettent à n’importe qui de construire rapidement des alternatives sur mesure. Des concurrents ou même des clients finaux peuvent désormais automatiser des workflows entiers avec moins de code et à moindre coût. Cette évolution remet en question les modèles basés sur des sièges d’utilisateurs ou des licences récurrentes.
Certains participants au forum estiment que ces peurs sont justifiées, tandis que d’autres les jugent exagérées au regard des capacités actuelles de l’IA. Une voix a résumé le sentiment général : l’IA a jeté les entreprises SaaS dans un mixeur, mais une apocalypse totale reste improbable. Néanmoins, tous s’accordent sur un point crucial : le paysage change radicalement et les startups doivent s’adapter vite.
Building with AI is now the price of admission for software startups.
– Rapport Inovia Capital
Ce constat provient d’une analyse récente d’Inovia Capital, qui révèle que les startups AI-native ont capté 40 % de la valeur des deals logiciels au Canada en 2025. En dix ans, cette part est passée de 12 % à un niveau qui fait désormais figure de standard minimum. Les investisseurs exigent désormais une stratégie IA claire, même pour les solutions verticales traditionnelles.
Pourquoi le SaaS est-il particulièrement vulnérable ?
Historiquement, le SaaS a représenté une part importante des investissements en technologie canadienne grâce à ses revenus récurrents prévisibles et à sa capacité d’échelle. Pourtant, l’arrivée des agents IA et des workflows automatisés modifie profondément la donne. Les entreprises peuvent aujourd’hui générer des prototypes fonctionnels avec peu d’expérience en développement, réduisant les barrières à l’entrée et les besoins en embauche massive.
Cependant, comme l’ont souligné plusieurs investisseurs, produire une solution scalable, sécurisée et conforme aux réglementations reste un exercice qui nécessite une expertise humaine pointue. L’IA accélère le démarrage, mais ne remplace pas encore totalement le savoir-faire pour gérer la complexité opérationnelle à grande échelle.
Sur les marchés publics, de nombreuses actions SaaS ont déjà subi des corrections cette année, reflet d’une appréhension qui se propage aux valorisations privées. Les multiples de valorisation se sont comprimés, obligeant les fondateurs et les fonds à repenser leurs trajectoires de croissance.
- Facilité accrue pour les clients de construire leurs propres outils IA.
- Réduction des besoins en effectifs pour les phases initiales de développement.
- Pression sur les modèles de revenus par utilisateur traditionnels.
- Nécessité d’évoluer rapidement vers des offres AI-first.
Ces éléments créent un environnement où la différenciation devient plus ardue. Les startups qui se contentent d’une approche « SaaS classique » risquent de voir leurs clients migrer vers des solutions plus agiles et moins coûteuses.
Un marché du capital-risque sous tension
Le contexte général amplifie ces craintes. Après une légère reprise en 2024, 2025 a vu les levées de fonds des VC canadiens chuter à leur plus bas niveau en près d’une décennie. La concentration du capital est extrême : les cinq plus grands fonds ont capté environ 83 % des montants levés. Les managers émergents, quant à eux, ont collecté un montant record de faiblesse à seulement 249 millions de dollars.
Les limited partners, confrontés à un manque persistant d’exits via IPO ou acquisitions majeures, se montrent plus sélectifs. Les fusions-acquisitions restent le principal vecteur de liquidité, mais les transactions se concluent difficilement et souvent à des valorisations décotées. Dans ce climat, démontrer un DPI positif devient une priorité absolue pour les gestionnaires de fonds désireux de convaincre leurs investisseurs de réengager dans de nouveaux véhicules.
Cette pression explique en partie l’intérêt croissant pour les marchés secondaires. Des opérations notables, comme celles impliquant Jane Software et StackAdapt, ont généré 1,3 milliard de dollars d’activité secondaire dans la tech canadienne l’an dernier. Ces transactions permettent à des fondateurs, employés ou investisseurs existants de monétiser une partie de leurs parts sans attendre une sortie complète de l’entreprise.
Le rôle croissant des marchés secondaires
Avec des entreprises qui restent privées plus longtemps, les véhicules secondaires gagnent en attractivité. Ils offrent une bouffée d’oxygène bienvenue dans un écosystème où les IPO se font rares. Cependant, le marché canadien demeure relativement mince comparé à son voisin américain. Seuls quelques acteurs spécialisés comme Northleaf Capital Partners, Plaza Ventures, Portage ou le True North Fund opèrent activement.
Cette limitation pousse certains fonds canadiens à se tourner vers les États-Unis pour trouver des contreparties, ce qui risque de faire fuir une partie de la valeur future hors du pays. Par ailleurs, avec une grande partie du capital des LPs domestiques encore immobilisée dans des fonds existants, l’appétit pour financer de nouveaux véhicules secondaires reste modéré. Pourtant, plusieurs voix au forum ont insisté : « Ces véhicules vont devoir se matérialiser. Quelqu’un devra prendre ce risque, sinon personne n’obtiendra la liquidité nécessaire. »
Les discussions ont aussi mis en lumière l’importance de soutenir l’écosystème local. Dans un contexte de tensions géopolitiques et de débats sur la souveraineté technologique, encourager les entreprises canadiennes à privilégier des solutions nationales pourrait renforcer la résilience collective.
Comment les startups SaaS peuvent-elles s’adapter ?
Face à cette disruption, l’inaction n’est pas une option. Les entreprises doivent intégrer l’IA non pas comme un simple add-on, mais comme le cœur de leur proposition de valeur. Cela passe par le développement de fonctionnalités agentiques, l’automatisation intelligente des processus et une personnalisation accrue pour chaque client.
Les données d’Inovia soulignent que les startups qui embrassent pleinement l’IA captent une part disproportionnée du financement disponible. Cette dynamique crée un cercle vertueux pour les plus audacieuses, mais accentue la fracture avec celles qui tardent à pivoter.
Parmi les pistes concrètes :
- Adopter une approche AI-first dès la conception du produit.
- Investir dans la qualité des données et la gouvernance pour alimenter les modèles.
- Renforcer les aspects humains : expérience utilisateur, conformité et support client.
- Explorer des modèles hybrides combinant SaaS traditionnel et capacités IA avancées.
- Se positionner sur des niches verticales où l’expertise domaine reste un avantage compétitif.
Les six prochains mois s’annoncent déterminants. Avec le rythme effréné des avancées en IA, ce qui semble disruptif aujourd’hui pourrait devenir obsolète demain. Les startups qui sauront anticiper ces mutations et démontrer une résilience face à l’automatisation auront plus de chances d’attirer l’attention des investisseurs.
Perspectives pour l’écosystème canadien
Le Canada dispose d’atouts indéniables : un vivier de talents en IA reconnu mondialement, des institutions de recherche de premier plan comme Mila, et une communauté entrepreneuriale dynamique concentrée dans des pôles comme Toronto, Montréal et Vancouver. Pourtant, la capture d’une part plus importante du financement global en IA reste un défi.
Les discussions au CIX Summit ont révélé une prise de conscience collective. Plutôt que de subir passivement la transformation, les acteurs de l’écosystème doivent collaborer pour bâtir des défenses solides : favoriser les partenariats entre recherche et entrepreneuriat, encourager les investissements dans l’infrastructure souveraine et promouvoir l’achat local de technologies canadiennes.
Les marchés secondaires, s’ils se développent davantage, pourraient jouer un rôle stabilisateur en offrant de la liquidité intermédiaire. Cela permettrait aux fonds de mieux gérer leur cycle de vie et aux LPs de recycler du capital vers de nouvelles opportunités prometteuses.
Un futur incertain mais riche en opportunités
L’IA ne signe pas nécessairement la fin du SaaS, mais elle impose une refonte profonde du secteur. Les modèles qui survivront seront ceux qui allient l’efficacité de l’automatisation à une valeur humaine irremplaçable : créativité, empathie et compréhension fine des besoins métier.
Pour les VCs canadiens, l’enjeu est double : naviguer dans un environnement de levées difficiles tout en identifiant les pépites qui sauront dompter l’IA plutôt que d’en être victimes. Les mois à venir testeront la capacité d’adaptation de tout l’écosystème.
Les fondateurs avisés scrutent déjà les signaux faibles : évolution des attentes clients, nouveaux cas d’usage agentiques, et exigences accrues en matière de transparence et d’éthique. Ceux qui intègrent ces dimensions dès maintenant positionneront leur entreprise pour non seulement survivre, mais prospérer dans ce nouvel ordre technologique.
En définitive, la « SaaSpocalypse » annoncée pourrait se transformer en une opportunité de renaissance pour le logiciel canadien. À condition d’embrasser le changement avec ambition et pragmatisme. L’histoire de l’innovation regorge d’exemples où des disruptions initialement redoutées ont finalement libéré des vagues de créativité et de valeur inédites.
Les entrepreneurs et investisseurs qui sauront écrire ce prochain chapitre avec intelligence et collaboration détermineront la place du Canada dans l’économie de l’IA de demain. Le débat lancé au CIX Summit n’est que le début d’une conversation qui va s’intensifier dans les mois et années à venir.
Ce virage vers l’IA-native ne concerne pas uniquement les startups purement technologiques. Il touche tous les secteurs où le logiciel joue un rôle : santé, finance, éducation, ressources naturelles. Les entreprises traditionnelles qui sauront intégrer ces outils de manière stratégique pourraient également en tirer un avantage concurrentiel majeur.
Pour les talents, cette période représente à la fois un défi et une chance unique de contribuer à des solutions qui redéfinissent des industries entières. Le Canada, avec sa réputation de terre d’accueil pour les esprits brillants en IA, a tout intérêt à capitaliser sur cette dynamique.
En conclusion, si les craintes d’une apocalypse du SaaS sont réelles, elles doivent surtout servir de catalyseur pour l’innovation. Les prochaines années diront si l’écosystème canadien aura su transformer cette menace en tremplin vers une nouvelle ère de leadership technologique.