NACO Propose 750 Millions Pour Soutenir Les Startups Tôt
Imaginez un arbre dont les racines, privées d’eau et de nutriments, peinent à soutenir le tronc et les branches qui s’élancent vers le ciel. C’est l’image que Claudio Rojas, PDG de la National Angel Capital Organization (NACO), utilise pour décrire l’état actuel de l’écosystème des startups canadiennes. Selon lui, arroser uniquement le haut de l’arbre sans renforcer les fondations risque de condamner l’ensemble à long terme.
Dans un contexte où le gouvernement fédéral a inscrit dans la loi un budget de 750 millions de dollars destiné à combler les lacunes de financement en phase de croissance précoce, cette métaphore prend tout son sens. La NACO vient de publier un livre blanc ambitieux qui propose de concentrer ces fonds sur les tout premiers stades de développement des entreprises innovantes. Une approche qui contraste nettement avec les recommandations d’autres acteurs du secteur.
Pourquoi les premiers pas des startups déterminent leur avenir
Les startups canadiennes font face à un défi structurel bien connu : l’accès au capital reste particulièrement difficile lors des phases pré-amorçage et amorçage. Ces moments critiques, où l’idée se transforme en produit viable et où les premières validations de marché interviennent, conditionnent souvent la survie ou l’échec de l’entreprise. Sans soutien suffisant à ce niveau, beaucoup de projets prometteurs ne franchissent jamais le cap vers des rondes de financement plus importantes.
Les données compilées par la NACO en partenariat avec Startup Genome sont sans équivoque. Elles révèlent un manque annuel de financement estimé à plusieurs centaines de millions de dollars aux stades les plus précoces. Ce déficit cumulatif sur cinq ans dépasse largement le milliard, impactant directement la capacité de l’écosystème à générer des scale-ups compétitives à l’échelle internationale.
Face à cette réalité, la NACO plaide pour une réorientation stratégique des 750 millions annoncés dans le budget 2025. Plutôt que de se concentrer exclusivement sur les phases de croissance avancée, l’organisation propose de renforcer les racines de l’innovation en soutenant activement les réseaux d’investisseurs providentiels, les fonds précoces et les structures d’accompagnement naissantes.
Si les 750 millions sont dirigés uniquement vers les stades tardifs, nous arrosons le haut de l’arbre pendant que les racines meurent.
– Claudio Rojas, PDG de la NACO
Cette déclaration forte résume l’enjeu. Sans un terreau fertile au départ, les entreprises innovantes peinent à attirer les investisseurs institutionnels plus tard et risquent de se tourner vers des capitaux étrangers, avec les conséquences que l’on connaît sur la souveraineté technologique et la rétention des talents.
Les deux piliers de la proposition NACO
Le livre blanc de la NACO divise les 750 millions en deux enveloppes distinctes mais complémentaires. La première, d’un montant de 500 millions, serait consacrée à un programme de fonds de matching en phase précoce. Le principe est simple : l’argent public ne s’engage qu’une fois que des investisseurs privés ont déjà pris position, avec un ratio de deux pour un en faveur du privé.
Cette mécanique vise à catalyser des investissements supplémentaires estimés à un milliard de dollars sur cinq ans. Elle permettrait de soutenir entre 500 et 1 000 entreprises aux stades pré-amorçage et amorçage, en s’assurant qu’un investisseur crédible mène la ronde. L’approche évite ainsi le piège des subventions directes qui pourraient distordre le marché.
La seconde enveloppe de 250 millions serait dédiée à un programme d’infrastructure pour les acteurs de l’écosystème précoce. Angel networks, fonds précoces, venture studios et gestionnaires émergents fonctionnent souvent sans soutien opérationnel stable. Ils survivent en mode « survie », priorisant la continuité plutôt que le développement stratégique.
Ce financement sur cinq ans permettrait de professionnaliser environ 125 organisations à travers le pays. Il couvrirait des besoins concrets comme la gouvernance, les outils technologiques, le recrutement d’équipes régionales ou le renforcement des partenariats locaux. L’objectif final reste clair : aider davantage de startups à atteindre le stade Series A dans de meilleures conditions.
- Financement opérationnel pour stabiliser les réseaux d’anges investisseurs.
- Développement d’outils technologiques modernes pour la gestion des deals.
- Renforcement des équipes et des partenariats régionaux pour une couverture nationale.
- Formation et professionnalisation des gestionnaires de fonds émergents.
Ces mesures, élaborées à la suite d’une vaste consultation de neuf mois impliquant plus de 250 leaders du secteur, reposent sur une vision partagée par de nombreux acteurs de terrain. Elles visent à créer un effet multiplicateur durable plutôt qu’une injection ponctuelle de liquidités.
Une vision opposée à celle de la CVCA
La proposition de la NACO n’est pas sans susciter le débat. La Canadian Venture Capital & Private Equity Association (CVCA), qui représente plus de 340 firmes de capital privé, défend une approche différente. Selon elle, le véritable problème de capital domestique se situe aux stades de croissance avancés, notamment à partir de la Series B et au-delà.
Benjamin Bergen, PDG de la CVCA, souligne que les investisseurs américains dominent souvent ces rondes plus importantes. Cela entraîne une fuite de valeur économique vers le sud et augmente les risques de relocalisation ou d’acquisition par des entités étrangères. Pour la CVCA, allouer les 750 millions à ces phases permettrait de mieux retenir les scale-ups canadiennes et de maximiser le retour sur investissement pour l’économie nationale.
Il existe un problème de capital domestique pour les entreprises aux stades avancés, et les données de 2024 montrent le rôle disproportionné des investisseurs américains.
– Benjamin Bergen, PDG de la CVCA
Cette divergence de vues reflète deux analyses complémentaires mais prioritaires différentes du même écosystème. D’un côté, la nécessité de solidifier les fondations ; de l’autre, celle de renforcer les branches pour qu’elles portent des fruits plus gros. Le défi pour le gouvernement consiste à trouver le bon équilibre ou, idéalement, à concevoir une stratégie qui intègre les deux dimensions sans en sacrifier une.
Les avantages d’un soutien précoce renforcé
Concentrer les efforts sur les phases précoces présente plusieurs atouts stratégiques. Tout d’abord, il s’agit de bâtir une « ancre domestique » solide qui réduit la dépendance aux capitaux étrangers dès les premiers pas. En renforçant les réseaux locaux d’investisseurs providentiels et les structures d’accompagnement, le Canada peut créer un écosystème plus résilient et autonome.
Ensuite, un meilleur flux de startups atteignant le stade Series A améliorera naturellement les rendements du capital risque dans son ensemble. Aujourd’hui, le manque de projets de qualité à ce niveau intermédiaire pénalise l’attractivité globale du marché canadien pour les fonds plus importants. En comblant ce vide, on crée un cercle vertueux.
Enfin, cette approche favorise une innovation plus inclusive et géographiquement diversifiée. En soutenant des organisations régionales et en professionnalisant les acteurs partout au pays, on évite la concentration excessive dans quelques grands centres comme Toronto, Montréal ou Vancouver. Les talents et les idées émergents des Prairies, de l’Atlantique ou du Nord pourraient ainsi trouver un terreau plus fertile.
Les risques d’une allocation mal calibrée
Si les fonds étaient dirigés uniquement vers les stades avancés, plusieurs risques émergeraient. Le premier concerne la pérennité même du pipeline de startups. Sans un renouvellement constant de projets prometteurs aux stades initiaux, les fonds de croissance risquent de manquer de cibles de qualité, entraînant une baisse des rendements et une dépendance accrue aux interventions publiques futures.
Le deuxième risque est lié à la souveraineté technologique. Lorsque les entreprises canadiennes doivent se tourner massivement vers des investisseurs étrangers dès les phases précoces, elles perdent souvent le contrôle de leur trajectoire stratégique. Les décisions de relocalisation ou d’orientation produit peuvent alors échapper aux priorités nationales.
Enfin, ignorer les racines fragilise l’ensemble de l’écosystème. Comme le souligne la NACO dans son analyse, les écosystèmes de Toronto, Montréal et Vancouver ont collectivement perdu des dizaines de milliards de valeur au cours des dernières années, précisément parce que les lacunes précoces n’ont pas été suffisamment adressées malgré le développement des infrastructures tardives.
Vers une stratégie unifiée pour l’innovation canadienne
Le débat entre NACO et CVCA ne doit pas être perçu comme une opposition stérile, mais comme une opportunité de construire une vision plus complète. Les deux organisations s’accordent sur le diagnostic principal : le Canada souffre d’un déficit de capital domestique qui freine son potentiel d’innovation. Elles divergent seulement sur le point d’entrée le plus efficace.
Une approche intelligente consisterait peut-être à allouer une partie significative des 750 millions aux propositions de la NACO tout en réservant des mécanismes complémentaires pour soutenir les transitions vers les phases de croissance. Le gouvernement dispose ainsi d’une marge de manœuvre pour tester différentes modalités et mesurer leurs impacts concrets.
Les consultations menées par la NACO, qui ont mobilisé des centaines de leaders, démontrent que le secteur est prêt à s’engager activement. Les recommandations ne sortent pas d’un bureau isolé mais reflètent une intelligence collective forgée sur le terrain, au contact quotidien des entrepreneurs et des investisseurs.
L’impact potentiel sur l’économie canadienne
Si les propositions de la NACO sont adoptées, les retombées pourraient être considérables. En mobilisant un milliard supplémentaire de capital privé grâce au mécanisme de matching, le gouvernement créerait un levier financier puissant. Chaque dollar public investi pourrait ainsi générer plusieurs dollars d’activité économique supplémentaire.
Sur le plan de l’emploi, le soutien à des centaines de jeunes entreprises innovantes favoriserait la création de postes hautement qualifiés dans des domaines stratégiques comme l’intelligence artificielle, les technologies propres, la santé ou la fintech. Ces emplois, souvent localisés en régions, contribueraient à une croissance plus équilibrée du territoire.
À plus long terme, un écosystème précoce renforcé augmenterait les chances de voir émerger des champions nationaux capables de rivaliser sur la scène mondiale. Le Canada possède déjà des atouts indéniables : un vivier de talents scientifiques, des universités de premier plan et une qualité de vie attractive. Il manque encore souvent le capital patient et adapté pour transformer ces avantages en succès commerciaux durables.
Les prochaines étapes pour le gouvernement
La stratégie de capital risque inscrite dans le budget 2025 est désormais loi, mais son déploiement concret reste à définir dans les détails. Les mois à venir seront déterminants. Le ministère de l’Innovation, des Sciences et de l’Industrie, en collaboration avec Finances Canada, devra arbitrer entre les différentes visions présentées par les acteurs du secteur.
Plusieurs critères devraient guider cette décision : l’effet de levier attendu sur le capital privé, la capacité à réduire les dépendances étrangères, la diversité géographique et sectorielle des bénéficiaires, ainsi que la mesure des impacts réels sur la survie et la croissance des startups.
La NACO insiste sur l’importance d’agir vite et de manière ciblée. Les lacunes identifiées ne se combleront pas d’elles-mêmes. Sans intervention structurée, le risque est grand de voir l’écosystème continuer à perdre du terrain face à des concurrents mieux dotés comme les États-Unis ou certains pays européens.
Un appel à l’action pour tous les acteurs
Au-delà des recommandations politiques, ce débat interpelle l’ensemble de la communauté de l’innovation canadienne. Les investisseurs providentiels, les entrepreneurs, les universités, les accélérateurs et les gouvernements provinciaux ont tous un rôle à jouer pour renforcer les fondations de l’écosystème.
Les angel investors, en particulier, sont appelés à s’organiser davantage, à professionnaliser leurs pratiques et à collaborer plus étroitement avec les fonds précoces. Les venture studios, quant à eux, pourraient bénéficier d’un cadre plus stable pour expérimenter de nouveaux modèles de création d’entreprises.
Les fondateurs doivent aussi s’approprier ces enjeux. Comprendre les dynamiques de financement précoce leur permettra de mieux préparer leurs levées de fonds et de choisir les partenaires qui alignent avec leur vision à long terme.
Conclusion : investir dans les racines pour récolter les fruits
La proposition de la NACO pour les 750 millions du gouvernement fédéral représente bien plus qu’une simple répartition budgétaire. Elle incarne une philosophie : celle qui privilégie la construction solide et durable plutôt que les solutions rapides et visibles mais fragiles.
En choisissant de soutenir les tout premiers pas des startups, le Canada peut poser les bases d’un écosystème d’innovation plus robuste, plus inclusif et plus souverain. Les données, les consultations et l’expérience de terrain convergent vers cette direction.
Bien sûr, aucune approche n’est parfaite et le dialogue entre NACO, CVCA et les autorités reste essentiel pour affiner la stratégie finale. Mais une chose semble claire : ignorer les racines fragiles de l’arbre de l’innovation reviendrait à compromettre les récoltes futures. Le moment est venu d’agir avec vision et détermination pour que les startups canadiennes puissent non seulement naître, mais surtout grandir et rayonner à l’international.
L’avenir de l’innovation au Canada dépendra en grande partie des choix qui seront faits dans les prochains mois. Espérons que ces choix privilégieront la solidité des fondations, car c’est là que tout commence vraiment.
Ce débat riche et nécessaire illustre la maturité croissante de l’écosystème canadien. Il montre que les acteurs du secteur ne se contentent plus d’observer les problèmes mais proposent des solutions concrètes et chiffrées. Reste maintenant à transformer ces recommandations en actions tangibles qui feront la différence pour des milliers d’entrepreneurs ambitieux à travers le pays.
Dans un monde où la concurrence technologique s’intensifie, le Canada a l’opportunité unique de se positionner comme un leader en misant intelligemment sur ses forces. Les 750 millions représentent un levier puissant. Utilisés à bon escient, ils pourraient catalyser une nouvelle vague d’innovation durable et inclusive.