Frustrations des Fondateurs Defence Tech au Canada
Imaginez des entrepreneurs passionnés par les technologies de défense qui, malgré un contexte géopolitique tendu et des investissements publics en hausse, se heurtent constamment à un mot qui semble avoir perdu tout son sens : « dual-use ». Au Canada, ce terme est sur toutes les lèvres, mais pour certains fondateurs, il représente davantage un obstacle qu’une opportunité réelle.
Lors de la récente conférence Arctic Edge à Toronto, dans le cadre de Toronto Tech Week, cette frustration a éclaté au grand jour. Des voix influentes du secteur ont remis en question l’approche nationale en matière de technologies à double usage, civil et militaire. Ce débat révèle les tensions profondes d’un écosystème en pleine mutation.
Le dual-use : une obsession qui agace les entrepreneurs
Paul Ziadé, co-fondateur et CEO de North Vector Dynamics (NVD), n’a pas mâché ses mots lors de son intervention. En tant qu’entrepreneur en pleine levée de fonds, il avoue être particulièrement agacé par ce terme devenu omniprésent. Selon lui, le « dual-use » a été tellement galvaudé qu’il a perdu toute signification utile pour guider les décisions stratégiques.
Cette critique n’est pas isolée. Eliot Pence, fondateur de Dominion Dynamics, partage un sentiment similaire. Pour ces leaders, l’obsession canadienne pour les technologies à double usage reflète une certaine naïveté historique et une stratégie marketing plus qu’une véritable vision industrielle.
As an entrepreneur raising money, I’ve become very annoyed with the term dual use.
– Paul Ziadé, CEO de North Vector Dynamics
Ces entrepreneurs rappellent une réalité souvent oubliée : de nombreuses technologies que nous considérons aujourd’hui comme duales ont été initialement développées pour des besoins purement militaires. Le GPS, conçu à l’origine pour guider les missiles et suivre les sous-marins, ou encore le ruban adhésif résistant, inventé pour sceller des caisses de munitions, en sont des exemples emblématiques.
Une approche ahistorique selon les fondateurs
Paul Ziadé souligne que le Canada risque de s’enfermer dans une quête artificielle d’applications multiples. Au lieu de chercher à tout prix le dual-use, il suggère de reconnaître que l’innovation de rupture naît souvent d’exigences militaires précises avant de trouver des débouchés civils.
Cette perspective inverse la logique dominante dans l’écosystème startup canadien. Traditionnellement, les investisseurs et les décideurs politiques préfèrent commencer par le civil pour ensuite adapter au militaire. Or, pour Eliot Pence, la meilleure voie vers un véritable dual-use passe par un renforcement des solutions « single-use » militaires.
The best way to get more dual-use is to double down on single use.
– Eliot Pence, CEO de Dominion Dynamics
Cette prise de position marque un tournant dans le discours du secteur. Elle remet en cause non seulement la rhétorique dominante mais aussi les modèles de financement et de développement qui en découlent.
Le point de vue des investisseurs : un mea culpa nécessaire
Face à ces critiques, les venture capitalists présents n’ont pas esquivé le débat. Devon Galloway de Garage Capital a offert un véritable mea culpa au nom de l’écosystème canadien du capital-risque. Il reconnaît que de nombreux fonds ont longtemps évité le secteur de la défense en raison de restrictions imposées par leurs limited partners et d’un sentiment public historiquement négatif.
Cette humilité collective témoigne d’un changement d’époque. Avec les engagements fédéraux récents en matière de dépenses de défense, les mentalités évoluent. Pourtant, Galloway insiste : « We’ve still got a long way to go. » Les entrepreneurs continuent de rencontrer des obstacles inattendus même auprès de fonds qui prétendent s’ouvrir au secteur.
Mark Maybank de Maverix Private Equity défend quant à lui l’intérêt du concept de dual-use. Il explique que les startups mono-client, comme celles ne vendant qu’au ministère de la Défense nationale, présentent un marché adressable limité et un risque de concentration élevé. Les applications civiles permettent de diversifier et d’augmenter le potentiel de croissance.
Les défis concrets du financement de la defence tech
Le témoignage de Devon Galloway est particulièrement éclairant. Il évoque des situations où des fondateurs vont jusqu’au bout du processus de due diligence avec des fonds canadiens pour finalement se voir refuser l’investissement car le projet est jugé « trop cinétique ». Ces revirements de dernière minute minent la confiance et ralentissent le développement de l’écosystème.
Garage Capital fait figure d’exception en n’ayant jamais imposé de restrictions sur la défense, à condition que les startups ne vendent qu’aux membres de l’OTAN et à leurs alliés. Cette approche pragmatique a permis au fonds d’accompagner des succès notables, souvent des entreprises combinant applications commerciales et militaires.
La Banque de développement du Canada (BDC) a récemment signalé sa volonté de lever certaines restrictions pour les fonds dans lesquels elle est investie. Cette nouvelle représente un signal positif, mais elle ne suffit pas à résoudre tous les problèmes structurels.
Contexte géopolitique et opportunités pour le Canada
Le Canada s’apprête à augmenter significativement ses dépenses de défense. Dans un monde marqué par les tensions internationales, l’Arctique devient un enjeu stratégique majeur. La conférence Arctic Edge elle-même reflète cette prise de conscience collective.
Cette nouvelle réalité crée un terreau fertile pour les startups technologiques locales. Cependant, sans un écosystème de financement mature et une vision claire, le pays risque de rater le coche face à des concurrents plus agressifs comme les États-Unis ou certains pays européens.
Les technologies de défense ne se limitent plus aux armes traditionnelles. Drones autonomes, cybersécurité avancée, matériaux innovants, intelligence artificielle appliquée à la surveillance : les opportunités sont multiples et souvent transposables au secteur civil.
Vers une évolution de la notion de dual-use
Mark Maybank exprime l’espoir que la compréhension du dual-use évolue avec le temps. Alors que le Canada intègre pleinement les changements géopolitiques, les débats actuels pourraient mener à une approche plus mature et pragmatique.
Pour les fondateurs, il s’agit de passer d’une rhétorique marketing à une stratégie industrielle concrète. Cela implique probablement de soutenir plus activement les projets à forte composante militaire tout en facilitant les transferts technologiques vers le civil lorsque cela est pertinent.
Cette évolution nécessitera une coordination entre entrepreneurs, investisseurs, gouvernement et forces armées. Le chemin est encore long, mais les discussions ouvertes lors d’événements comme Arctic Edge constituent un premier pas encourageant.
Les leçons à tirer pour l’écosystème startup canadien
Ce débat met en lumière plusieurs enjeux structurels. Premièrement, la nécessité de développer une expertise spécifique au sein des fonds de capital-risque. Évaluer une startup de défense demande des compétences différentes de celles requises pour une application SaaS classique.
Deuxièmement, la relation avec le gouvernement doit être repensée. Les cycles d’achat de la Défense nationale sont souvent trop longs pour des startups qui évoluent à un rythme rapide. Eliot Pence avait d’ailleurs critiqué ces délais dans un autre contexte récent.
Troisièmement, l’opinion publique et les critères ESG des investisseurs institutionnels continuent d’influencer fortement les décisions d’allocation de capital. Changer cette culture prendra du temps.
- Accepter que certaines technologies naissent d’abord pour un usage militaire.
- Développer des fonds spécialisés en defence tech avec des experts du domaine.
- Simplifier les processus d’acquisition gouvernementaux pour les startups.
- Former les investisseurs aux spécificités du secteur défense.
- Encourager les partenariats entre startups et grandes entreprises du secteur.
Ces recommandations, si elles sont mises en œuvre, pourraient positionner le Canada comme un acteur plus significatif sur la scène internationale des technologies de défense.
Perspectives d’avenir pour les entrepreneurs canadiens
Malgré les frustrations exprimées, l’optimisme n’est pas absent. Les fondateurs comme Paul Ziadé et Eliot Pence continuent d’avancer, convaincus de l’importance stratégique de leur mission. Leur franchise lors de conférences publiques contribue à faire avancer le débat de manière constructive.
Pour les nouvelles générations d’entrepreneurs intéressés par la defence tech, ces discussions offrent des enseignements précieux. Il est possible de bâtir des entreprises prospères dans ce domaine, à condition de naviguer avec lucidité dans un écosystème encore en construction.
Le Canada possède des atouts indéniables : un vivier de talents en ingénierie et en intelligence artificielle, une position géographique stratégique et une réputation internationale positive. Il reste à transformer ces avantages en succès commerciaux concrets.
L’avenir de la defence tech canadienne dépendra de sa capacité à dépasser les slogans pour construire une véritable filière industrielle. Le dual-use restera probablement un concept utile, mais il ne doit plus être un carcan intellectuel limitant la créativité et l’ambition.
Alors que le pays se prépare à investir massivement dans sa défense, l’heure est à l’action concrète. Les entrepreneurs sont prêts. Les investisseurs commencent à suivre. Reste à voir si les institutions sauront accompagner ce mouvement avec la détermination nécessaire.
Ce moment charnière pourrait bien marquer la naissance d’un nouvel écosystème plus mature, plus ambitieux et mieux adapté aux réalités géopolitiques du XXIe siècle. Les fondateurs frustrés d’aujourd’hui pourraient devenir les leaders inspirants de demain.
Le débat lancé à Toronto lors de l’Arctic Edge ne fait que commencer. Il reflète les douleurs de croissance d’un secteur appelé à jouer un rôle croissant dans l’économie et la sécurité du Canada.