Eliot Pence : Accélérer les Achats de Défense au Canada
Imaginez un pays qui met seize ans pour acquérir des avions de combat et vingt ans pour décider quels drones déployer sur le terrain. Dans un monde où les conflits évoluent à la vitesse de l’éclair, ces délais ne sont plus seulement inefficaces : ils sont devenus dangereux. C’est le constat sans appel dressé par Eliot Pence, fondateur et PDG de Dominion Dynamics, lors d’une intervention remarquée au Most Ambitious Town Hall organisé par BetaKit.
La fin d’une ère : repenser l’approvisionnement militaire canadien
Le secteur de la défense au Canada fait face à un tournant historique. Alors que les tensions géopolitiques s’intensifient, des entrepreneurs visionnaires comme Eliot Pence appellent à une transformation radicale des processus d’achat. Fini le temps des procédures interminables qui privilégient souvent des fournisseurs étrangers au détriment de l’innovation locale.
Pence, qui a lancé Dominion Dynamics en 2025, ne mâche pas ses mots. Pour lui, les timelines traditionnelles du ministère de la Défense nationale sont tout simplement « irrelevantes » dans le contexte de la guerre moderne. Cette déclaration forte résonne particulièrement dans un pays qui cherche à affirmer sa souveraineté, notamment dans l’Arctique, tout en renforçant sa contribution au sein de l’OTAN.
Le discours intervient dans un moment clé pour le Canada. Avec les avancées rapides en matière de drones, d’intelligence artificielle et de technologies quantiques, les forces armées ont besoin d’outils adaptés rapidement. Attendre des années pour déployer des solutions peut signifier perdre un avantage stratégique décisif.
Nous sommes à un moment où nous voulons privilégier les entreprises canadiennes, et nous ne l’avons pas fait depuis longtemps.
– Eliot Pence, PDG de Dominion Dynamics
Cette prise de position marque un appel clair à l’action. Au lieu de cycles d’acquisition qui s’étirent sur des décennies, Pence plaide pour des processus mesurés en semaines, jours, voire heures. Une révolution culturelle et administrative qui pourrait redéfinir le paysage de la défense nationale.
Pourquoi les délais actuels posent-ils problème ?
Les exemples cités par Pence sont frappants. L’acquisition des F-35 a nécessité seize longues années de négociations, d’études et de reports. Quant aux drones, le Canada a mis vingt ans à simplement envisager les options disponibles. Dans un univers où les technologies évoluent tous les mois, ces délais équivalent à un handicap majeur.
La guerre en Ukraine a démontré la puissance des systèmes autonomes et des approvisionnements rapides. Les forces ukrainiennes ont intégré des drones de manière agile, souvent en partenariat avec des startups innovantes. Ce modèle contraste violemment avec la bureaucratie canadienne traditionnelle.
Face à des adversaires potentiels qui déploient des technologies de pointe en temps réel, le Canada ne peut plus se permettre de rester à la traîne. La souveraineté nationale, particulièrement dans les régions arctiques vulnérables, dépend directement de la capacité à équiper rapidement ses forces.
Dominion Dynamics : un intégrateur de systèmes pour l’avenir
Eliot Pence positionne sa société comme un acteur clé de cette transformation. Dominion Dynamics se veut un intégrateur de systèmes, capable de rassembler différentes technologies et fournisseurs pour livrer des solutions complètes fabriquées au Canada.
Cette approche agnostic sur les technologies spécifiques permet une grande flexibilité. Peu importe la nature exacte des composants, l’objectif reste clair : produire localement des sous-marins, des chasseurs de cinquième génération et d’autres équipements critiques avec une main-d’œuvre et une propriété intellectuelle canadiennes.
Je me fiche honnêtement de ce que je construis. Ce qui compte, c’est de bâtir le produit final au Canada, avec des Canadiens, en utilisant une technologie que nous contrôlons et possédons.
– Eliot Pence
Cette vision entrepreneuriale s’appuie sur une compréhension fine des besoins militaires actuels. En agissant comme pont entre startups innovantes, chercheurs et forces armées, Dominion Dynamics pourrait accélérer considérablement le cycle d’innovation et de déploiement.
Le rôle des startups dans la défense nationale
Le panel du Most Ambitious Town Hall a réuni plusieurs voix complémentaires. Kath Intson de Sentinel R&D, par exemple, collabore avec l’Ukraine pour produire des drones. Cette initiative illustre parfaitement comment les entreprises canadiennes peuvent contribuer concrètement à des conflits en cours tout en développant leur expertise.
Christian Weedbook de Xanadu, spécialisé dans l’informatique quantique, apporte une autre dimension. La participation de son entreprise à des programmes DARPA américains et au programme quantique canadien montre que le pays dispose d’atouts technologiques de premier plan.
Ces exemples soulignent un potentiel immense. Le Canada possède un écosystème de startups dynamiques, des talents en ingénierie et une tradition d’innovation. Il manque cependant un cadre politique et administratif adapté pour transformer ces atouts en capacités militaires concrètes.
- Accélérer les processus d’approbation pour les technologies émergentes.
- Créer des fonds dédiés à l’innovation défense impliquant le secteur privé.
- Établir des partenariats rapides entre startups et forces armées.
- Privilégier les solutions canadiennes dans les appels d’offres stratégiques.
Ces mesures pourraient non seulement renforcer la sécurité nationale mais aussi stimuler la croissance économique dans des régions clés comme l’Ontario, le Québec et la Colombie-Britannique.
Les défis géopolitiques et la souveraineté arctique
Le contexte international rend cette réforme encore plus urgente. Le réchauffement climatique ouvre de nouvelles routes maritimes dans l’Arctique, attirant l’attention de puissances comme la Russie et la Chine. Le Canada doit affirmer sa présence avec des équipements modernes et rapidement déployables.
Les gaps en matière d’armement soulignés par l’OTAN concernent également le Canada. Des investissements intelligents dans les drones, les systèmes autonomes et les technologies de communication sécurisées sont essentiels pour maintenir l’interopérabilité avec les alliés.
En privilégiant l’industrie locale, le pays pourrait réduire sa dépendance aux fournisseurs étrangers et créer une chaîne d’approvisionnement plus résiliente face aux tensions géopolitiques.
Vers une nouvelle culture d’innovation en défense
Le changement nécessaire dépasse les simples ajustements administratifs. Il s’agit de créer une culture où l’innovation est encouragée, où l’échec est accepté comme partie du processus d’apprentissage, et où la rapidité prime sur la perfection bureaucratique.
Les entrepreneurs comme Pence apportent une mentalité startup : itération rapide, focus sur le client (ici les forces armées) et acceptation du risque calculé. Cette approche contraste avec les méthodes traditionnelles souvent trop prudentes.
Pour réussir, le gouvernement devra probablement réformer les mécanismes d’approvisionnement, simplifier les réglementations et investir dans des incubateurs spécialisés en technologies de défense.
Les opportunités économiques derrière la sécurité nationale
Investir dans la défense tech ne représente pas seulement une dépense. C’est aussi un puissant moteur de croissance. Les technologies développées pour des usages militaires trouvent souvent des applications civiles : drones pour la surveillance environnementale, systèmes de communication pour les régions éloignées, ou encore avancées en IA pour divers secteurs.
En soutenant des entreprises comme Dominion Dynamics, le Canada pourrait créer des milliers d’emplois hautement qualifiés et positionner ses champions nationaux sur la scène internationale.
Le partenariat de Sentinel R&D avec l’Ukraine démontre déjà comment l’expertise canadienne peut rayonner à l’étranger tout en générant des revenus et des connaissances précieuses.
Les technologies quantiques au service de la défense
L’implication de Xanadu dans des programmes de pointe illustre une autre facette prometteuse. L’informatique quantique pourrait révolutionner le cryptage, la simulation de systèmes complexes et l’optimisation logistique militaire.
En combinant ces avancées avec des plateformes plus traditionnelles, le Canada pourrait développer des capacités uniques qui le distinguent sur l’échiquier international.
Cette convergence entre deep tech et besoins de défense ouvre des perspectives fascinantes pour les prochaines années.
Un appel à l’action pour les décideurs
Les paroles d’Eliot Pence constituent un véritable appel aux responsables politiques et militaires. Le moment est venu de passer d’une approche conservatrice à une stratégie audacieuse qui place l’innovation au cœur de la politique de défense.
Cela implique des changements législatifs, des investissements stratégiques et une collaboration étroite entre le secteur public, privé et académique. Les retards ne sont plus une option viable.
En privilégiant les talents et les entreprises canadiennes, le pays peut non seulement renforcer sa sécurité mais aussi stimuler son économie et son rayonnement international.
Perspectives d’avenir pour l’écosystème defence tech
L’écosystème canadien des startups de défense est en pleine effervescence. De nombreuses jeunes pousses travaillent sur des solutions novatrices en matière de drones, de cybersécurité, de systèmes autonomes et de matériaux avancés.
Avec un soutien adapté, ces entreprises pourraient rapidement passer du stade de prototypes à celui de fournisseurs majeurs pour les Forces armées canadiennes et même pour des clients internationaux.
La clé réside dans la création d’un environnement favorable : financements rapides, accès aux terrains d’essai, et mécanismes d’acquisition simplifiés.
Le témoignage d’Eliot Pence au Most Ambitious Town Hall pourrait bien marquer le début d’une nouvelle ère pour la défense canadienne. Une ère où l’innovation locale devient le pilier de la souveraineté nationale.
Les prochains mois seront décisifs. Les décideurs entendront-ils cet appel pressant ? Le Canada saura-t-il saisir cette opportunité historique pour repositionner son industrie de défense ? L’avenir de la sécurité nationale en dépend largement.
Dans un monde incertain, la capacité à innover rapidement n’est plus un luxe mais une nécessité vitale. Les entrepreneurs comme Pence montrent la voie. Il appartient maintenant aux institutions de suivre le mouvement et de transformer ces visions en réalités concrètes sur le terrain.
Le débat lancé lors de cet événement à Toronto dépasse largement le cadre d’une simple conférence tech. Il touche aux fondements mêmes de la souveraineté canadienne au XXIe siècle. La balle est désormais dans le camp des responsables politiques.