Cory Doctorow Et La Souveraineté Numérique Canadienne
Imaginez un instant le ministère de l’Innovation canadien dirigé par quelqu’un qui refuse de parler le langage des start-up et des pitch decks. Quelqu’un qui traite les grands groupes technologiques américains non comme des partenaires incontournables, mais comme des fournisseurs dont il faut briser les chaînes. Cette personne existe. Elle s’appelle Cory Doctorow, et sa vision de la politique d’intelligence artificielle canadienne est à des années-lumière de celle que l’on entend à Ottawa ces jours-ci.
Une Vision Radicale Pour L’Intelligence Artificielle Canadienne
Dans une conversation récente avec BetaKit, l’auteur et activiste numérique a livré un diagnostic sans concession. Selon lui, le Canada n’est pas souverain numériquement. Il subit des raids sur la vie privée, perd des opportunités de marché et reste exposé au risque que Microsoft coupe l’accès à ses outils cloud pour un ministère ou une entreprise stratégique. La raison principale de cette fragilité ? Une loi de 2012 qui interdit de contourner les mesures techniques de protection, même pour des usages parfaitement légaux.
Cette interdiction, souvent appelée anti-contournement, transforme chaque appareil, chaque logiciel et chaque plateforme américaine en forteresse inviolable. Apple décide qui peut réparer un écran. Les constructeurs décident qui peut ajouter de la mémoire. Les éditeurs de logiciels décident qui peut extraire ses propres données. Doctorow appelle cela de l’enshittification légalisée. Et il propose une solution simple en apparence, radicale dans ses conséquences : faire du Canada une nation du jailbreak.
Le Jailbreak Comme Acte De Souveraineté
Le terme « jailbreak » évoque encore pour beaucoup l’image d’adolescents qui débloquent leur iPhone. Doctorow le transforme en projet de politique publique. Selon lui, trois formes de dépendance empêchent aujourd’hui le Canada d’être maître de son destin numérique.
La première est l’atteinte aux droits fondamentaux. Les plateformes collectent, analysent et monétisent les données des Canadiens sans véritable contre-pouvoir technique. La deuxième concerne les marchés. Des millions d’utilisateurs dans le monde seraient prêts à payer pour une version de Facebook, de Instagram ou de Microsoft 365 qui respecterait réellement leur vie privée et leurs droits. Le Canada pourrait fournir ces alternatives, mais seulement s’il peut légalement interopérer avec les systèmes existants. La troisième menace est structurelle : un fournisseur américain peut, du jour au lendemain, rendre inutilisable un pan entier de l’administration ou d’une industrie critique.
Jeff Bezos dit à chaque fournisseur que sa marge est son opportunité. Quand il le fait, ce n’est pas du progrès. Si nous le faisons à notre tour, ce n’est pas du piratage. Cette marge devient notre opportunité.
– Cory Doctorow
Pour y parvenir, il faut pouvoir virtualiser un téléphone, itérer sur l’ensemble des enregistrements et extraire les données. Cela n’est possible que si l’on abroge la disposition anti-contournement. Doctorow ne parle pas de boycotter les produits américains pour boire du rye médiocre à la place d’un bon bourbon. Il parle de transformer les trillions de dollars de marge des géants en milliards de dollars d’exportations canadiennes.
Refuser D’Acheter Des Chaises Aeron En Mars 2020
Lorsque la question se pose de savoir ce qu’il ferait s’il était ministre de l’Intelligence artificielle, Doctorow répond par une analogie qui fait sourire et réfléchir en même temps. Il raconte l’histoire d’un administrateur système à qui l’on demande de construire un centre de calcul capable de traiter un certain volume de calculs dans dix ans. Sa réponse : « Je ne fais rien pendant neuf ans pendant que la loi de Moore travaille, puis j’achète le matériel pour 10 % du prix d’aujourd’hui. »
Traduction politique : le Canada ne devrait pas investir massivement dans les GPU, les centres de données et les modèles propriétaires tant que la bulle n’a pas éclaté. Acheter des chaises Aeron en mars 2020, c’est exactement ce que font les gouvernements qui se précipitent pour « ne pas rater le train de l’IA ». Doctorow considère cela comme une erreur stratégique majeure.
Il ne s’agit pas de refuser toute recherche. Il s’agit de concentrer les efforts sur les modèles open-source, sur le calcul local et sur les gains d’efficacité. L’objectif n’est pas de gagner la course à la technologie la plus déficitaire de l’histoire de l’humanité. L’objectif est d’éviter de rendre des entreprises canadiennes structurellement dépendantes de fournisseurs qui risquent de disparaître ou d’augmenter brutalement leurs prix une fois la phase de subvention terminée.
Le Piège De La Verrouillage Fournisseur
Doctorow est particulièrement critique envers l’idée de rendre des chatbots indispensables à l’administration ou aux entreprises. Acheter un service à 1 % de son coût réel de fonctionnement, l’intégrer profondément dans les processus, puis découvrir que le fournisseur n’est plus viable, c’est exactement le scénario qu’il appelle « mettre de l’amiante dans les murs ». Une fois les processus critiques dépendants d’un modèle propriétaire, le retour en arrière devient extrêmement coûteux.
Il reconnaît que des acteurs comme Cohere, nés au Canada, peuvent jouer un rôle positif. Mais il insiste sur la distinction essentielle : développer des modèles open-source et des capacités de calcul local n’est pas la même chose que de verrouiller l’économie nationale derrière des API américaines. La première option construit de la résilience. La seconde construit de la fragilité.
Quand L’Intelligence Artificielle Remplace Le Service Public
Au-delà des questions économiques, Doctorow tire la sonnette d’alarme sur une dimension politique rarement évoquée. Les gouvernements, dit-il, détestent souvent la fonction publique pour la même raison que certains patrons détestent leurs employés : elle dit non. Elle rappelle que certaines actions sont illégales. Elle force le dialogue avec des experts qui savent des choses que le décideur ignore.
Remplacer une partie de cette fonction publique par des chatbots permettrait à un dirigeant de vivre dans une bulle solipsiste. Une idée devient immédiatement une politique. Plus besoin de négocier avec ceux qui connaissent le terrain. Doctorow voit dans cette tentation un accélérateur potentiel de dérives autoritaires. Non pas parce que l’intelligence artificielle est malveillante en soi, mais parce qu’elle permet de court-circuiter les freins institutionnels.
Le Point De Non-Retour
Le sous-titre du dernier ouvrage de Doctorow, The Reverse Centaur’s Guide to Life After AI, annonce clairement la couleur : il faut penser l’intelligence artificielle avant qu’il ne soit trop tard. Que signifie « trop tard » selon lui ?
C’est le moment où l’on licencie massivement des personnes qui détiennent le savoir procédural, ce savoir tacite qui ne se trouve dans aucun manuel et ne peut être intégré dans les données d’entraînement. Ces compétences disparaissent. Les travailleurs se dispersent. Même s’ils reviennent un jour, le réseau de connaissances partagées a été brisé. Pendant ce temps, les entreprises qui fournissent les chatbots s’effondrent. Et lorsque 35 % de la capitalisation boursière liée aux grands acteurs technologiques s’évapore, la réponse politique habituelle de ce siècle est l’austérité. Or l’austérité, on le sait, pousse une partie de la population vers des solutions autoritaires.
Ce scénario n’est pas de la science-fiction. C’est une trajectoire possible si l’on traite l’intelligence artificielle comme une fatalité à laquelle il faudrait s’adapter le plus vite possible plutôt que comme une technologie dont on peut choisir le rythme et les conditions d’adoption.
Ce Que Le Canada Pourrait Gagner
La proposition de Doctorow n’est pas purement défensive. Elle contient une dimension offensive claire. En devenant le pays qui autorise le contournement légal des verrous numériques pour des usages conformes au droit, le Canada pourrait attirer des talents, des entreprises et des clients du monde entier. Des Américains eux-mêmes pourraient devenir clients d’outils canadiens plus respectueux de leurs droits que ceux proposés par les géants de leur propre pays.
Cette stratégie repose sur une idée simple mais puissante : la marge des plateformes dominantes est une opportunité pour ceux qui savent la capturer. Le Canada a historiquement excellé dans la recherche fondamentale tout en peinant à commercialiser ses innovations. Doctorow inverse la logique. Au lieu de chercher à gagner la course à la construction du prochain modèle géant, il propose de gagner la course à la construction d’alternatives interopérables, ouvertes et souveraines.
Les avantages potentiels sont multiples :
- Protection réelle de la vie privée des citoyens et des entreprises
- Création d’un marché d’exportation de solutions numériques respectueuses des droits
- Réduction de la dépendance stratégique envers un nombre restreint de fournisseurs
- Maintien du savoir procédural au sein des institutions et des organisations
- Positionnement du Canada comme pays de référence pour le droit de réparer et d’interopérer
Une Politique Qui Refuse Le Sloganeering
Ce qui frappe dans le discours de Doctorow, c’est le refus total du langage marketing qui domine actuellement les annonces gouvernementales sur l’intelligence artificielle. Pas de « nation leader en IA », pas de « stratégie gagnante », pas de promesse de productivité miraculeuse. À la place, un diagnostic froid des rapports de force et une proposition concrète : abroger une loi qui bloque la souveraineté, refuser d’investir dans une bulle avant qu’elle n’éclate, et concentrer les ressources sur ce qui reste contrôlable.
Cette approche contraste fortement avec la tendance actuelle qui consiste à multiplier les annonces d’investissements dans les infrastructures de calcul et les partenariats avec les grands acteurs internationaux. Doctorow ne nie pas l’intérêt de certains modèles open-source. Il nie simplement que la bonne stratégie consiste à se précipiter pour rendre l’économie canadienne dépendante de technologies encore extrêmement coûteuses et dont le modèle économique reste fragile.
Les Limites De L’Approche « All-In »
Le gouvernement canadien a multiplié les signaux d’engagement en faveur de l’intelligence artificielle. Doctorow y voit un risque de confondre vitesse et direction. S’engager massivement aujourd’hui, c’est accepter de payer le prix fort pour des capacités qui seront probablement bien moins chères demain, tout en acceptant des conditions de verrouillage qui seront très difficiles à dénouer.
Il compare cette précipitation à l’achat de mobilier de bureau de luxe au moment exact où tout le monde savait que le marché allait s’effondrer. L’image est efficace parce qu’elle est concrète. Personne n’aurait acheté des centaines de chaises Aeron en mars 2020 en sachant ce qui allait suivre. Pourtant, c’est exactement le type de décision que prennent certains décideurs publics lorsqu’ils traitent l’intelligence artificielle comme une course dans laquelle il faudrait absolument se positionner maintenant.
Vers Une Nation De Désenshittification
Le néologisme « enshittification » inventé par Doctorow décrit le processus par lequel les plateformes commencent par bien traiter les utilisateurs, puis les fournisseurs, avant de se concentrer uniquement sur l’extraction de valeur pour les actionnaires. Le Canada, selon lui, a la possibilité de devenir une nation de désenshittification : un endroit où l’on refuse légalement ce processus en rendant possible le contournement des verrous techniques pour des usages légitimes.
Cette position n’est pas anti-technologie. Elle est anti-dépendance. Elle ne refuse pas l’innovation. Elle refuse de confondre innovation et captivité. Elle ne nie pas l’intérêt de certains outils d’intelligence artificielle. Elle refuse de les rendre indispensables avant même d’avoir compris comment les contrôler et comment en sortir si nécessaire.
Dans un contexte où de nombreux pays cherchent encore leur place dans la nouvelle géopolitique numérique, la proposition de Doctorow offre une voie différente. Moins spectaculaire que les annonces de milliards investis dans des supercalculateurs. Plus durable, peut-être, parce qu’elle part d’un constat simple : la souveraineté commence par la capacité technique et juridique de ne pas être prisonnier des outils que l’on utilise.
Le Canada a déjà prouvé qu’il savait produire des talents et des entreprises de premier plan dans le domaine de l’intelligence artificielle. La question que pose Cory Doctorow n’est pas de savoir s’il peut continuer à le faire. La question est de savoir s’il veut le faire en restant libre de ses choix techniques, économiques et politiques, ou s’il préfère accélérer dans une direction qui pourrait un jour se révéler extrêmement coûteuse à quitter.
La réponse, selon lui, ne se trouve ni dans les GPU ni dans les slogans. Elle se trouve dans la capacité à ouvrir les boîtes noires, à extraire les données, à interopérer et à refuser de payer le prix fort pour des chaises numériques dont personne n’a réellement besoin aujourd’hui.