Joshua Kushner Critique La Fièvre IA De La Silicon Valley
Et si la frénésie autour de l’intelligence artificielle poussait les investisseurs les plus influents de la planète à perdre tout sens de la mesure ? C’est précisément la question que pose Joshua Kushner dans la première lettre aux investisseurs de Thrive Capital. Le fondateur new-yorkais n’y va pas par quatre chemins : selon lui, une partie de la Silicon Valley s’est laissée emporter par l’euphorie au point d’oublier l’essentiel, la discipline.
Une Lettre Qui Secoue Le Capital-Risque
Dans ce document confidentiel, rapidement relayé par Bloomberg, Joshua Kushner dresse un constat sans concession. L’opportunité liée à l’intelligence artificielle est immense, presque sans précédent. Pourtant, il met en garde : « Il serait une grave erreur de laisser l’excitation affaiblir notre discipline d’investissement. » La formule sonne comme un avertissement adressé à ses pairs de la côte Ouest, souvent accusés de courir après la prochaine merveille technologique au détriment d’une analyse plus profonde.
Thrive Capital, société secrète basée à New York, mise massivement sur l’IA. Mais elle le fait selon des règles bien différentes de celles qui dominent dans la Valley. Pas de stratégie du « spray-and-pray » ici. La firme préfère concentrer l’essentiel de ses moyens sur un nombre restreint de paris. Selon les estimations, près de 90 % de son capital se retrouve dans les quinze meilleurs investissements de chaque fonds. Une approche qui, aux yeux de Kushner, fait de Thrive une structure d’indépendants capables de résister aux oscillations du marché entre peur et enthousiasme.
Le Mythe Des Outliers Remis En Question
Le contraste avec la philosophie dominante est frappant. Marc Andreessen et bien d’autres ont popularisé l’idée que le capital-risque est avant tout un métier d’outliers. On multiplie les tickets, on accepte de perdre sur la majorité d’entre eux, et l’on compte sur une poignée de succès exceptionnels pour compenser largement. Cette logique pousse les équipes à scruter sans relâche le prochain OpenAI, le prochain géant capable de tout transformer.
Joshua Kushner refuse ce modèle. « Nous avons cru qu’une firme d’investissement pouvait rester opportuniste sur les stades, les secteurs et les géographies, tout en restant profondément concentrée sur un petit nombre de personnes et d’idées », écrit-il. L’objectif n’est pas de disperser l’attention, mais de concentrer le temps, le capital et l’énergie sur ce en quoi l’on croit le plus. Cette conviction a guidé les choix de Thrive depuis quinze ans.
Nous sommes indépendants parce que les marchés oscillent entre la peur et l’enthousiasme, et qu’aucun des deux ne remplace le jugement.
– Joshua Kushner
Transformer Les Industries De L’Intérieur
Autre point de divergence majeur : la vision de la disruption. Beaucoup de VCs de la Silicon Valley se voient comme des agents de rupture venus de l’extérieur. Thrive privilégie une autre lecture. Kushner estime que de nombreuses industries seront aussi profondément transformées de l’intérieur. L’intelligence artificielle n’est pas seulement une force qui bouscule les acteurs établis ; elle peut aussi les réinventer.
Cette conviction se traduit dans les faits par une relation singulière avec OpenAI. Thrive est un investisseur majeur du laboratoire. Mais en décembre 2025, les rôles se sont inversés : OpenAI a pris une participation dans Thrive Holdings, la structure créée pour racheter des entreprises et leur injecter de l’intelligence artificielle. Des équipes d’ingénieurs d’OpenAI sont même dédiées à accompagner les sociétés du portefeuille.
Thrive Holdings a déjà acquis plus de soixante-dix entreprises et dispose d’une équipe d’une trentaine d’ingénieurs. Les résultats avancés sont concrets. Une plateforme de comptabilité produit des déclarations fiscales 30 % plus rapidement avec une précision de 98 %. Une société de services informatiques voit ses agents résoudre de façon autonome la moitié des tickets du help desk. Ces exemples illustrent une approche moins spectaculaire, mais potentiellement plus durable.
Des Performances Qui Parlent D’Elles-Mêmes
La stratégie de concentration n’aurait aucun intérêt si elle ne délivrait pas de résultats. Or, les chiffres avancés par Joshua Kushner sont impressionnants. Le fonds early-stage de 2022, doté de 516 millions de dollars, a pris des positions précoces dans OpenAI, Anduril et SpaceX. Fin juin, sa valorisation dépassait déjà 3,7 milliards de dollars. Thrive a régulièrement renforcé ses positions dans ces pépites, tout en détenant une participation significative dans Cursor, récemment racheté par SpaceX.
Le portefeuille compte aussi des noms comme Wiz, Ramp ou Stripe. Côté laboratoires émergents, la firme a mené des tours de seed dans des structures comme Essential AI, fondée par Ashish Vaswani, co-auteur du célèbre article « Attention Is All You Need » qui a posé les bases des modèles transformers. Au total, Thrive gère désormais 60 milliards de dollars d’actifs. Le taux de rendement interne brut sur l’ensemble des fonds atteint 41 %, le net 33 %. Plus d’un milliard de dollars de liquidités ont été redistribués aux investisseurs au cours des douze derniers mois, avec la promesse de milliards supplémentaires dans les trimestres à venir.
Ces performances ne doivent pas masquer une réalité : l’accès dont bénéficie Joshua Kushner, fils d’une famille immobilière new-yorkaise influente, n’est pas celui de la majorité des fonds émergents. Concentrer massivement le capital suppose des relations, une crédibilité et une capacité à mobiliser des tickets importants. Pour de nombreuses structures plus modestes, le modèle des outliers reste une nécessité pratique.
Le Prix De L’Excès D’Enthousiasme
Malgré ces nuances, le diagnostic porté par Kushner sur le marché actuel reste pertinent. La Silicon Valley a connu des phases d’exubérance où presque tout projet lié à l’IA levait des fonds à des valorisations déconnectées. La discipline, rappelle-t-il, consiste à distinguer ce qui est simplement en forte croissance de ce qui est véritablement exceptionnel, et à ne pas confondre une entreprise remarquable avec un investissement pertinent à n’importe quel prix.
« Toutes les entreprises à forte croissance ne sont pas exceptionnelles. Et toutes les entreprises exceptionnelles ne constituent pas un bon investissement à n’importe quel prix. Notre responsabilité est de maintenir ces distinctions. » Cette phrase résume une philosophie d’investissement qui privilégie le jugement long terme sur la mode du moment.
L’histoire récente du capital-risque montre que les périodes de correction sont souvent douloureuses pour ceux qui ont trop dilué leur attention. Les start-ups qui ne paraissent plus capables de devenir les prochaines licornes se retrouvent parfois abandonnées en cours de route. Thrive, en concentrant ses moyens, s’oblige à un suivi plus serré et à une conviction plus profonde. Cette exigence a un coût en termes d’opportunités manquées, mais elle protège aussi contre les dérives collectives.
Une Vision Qui Dépasse La Seule Technologie
Au-delà de la critique de l’euphorie, la lettre de Kushner dessine une conception plus large du rôle d’un investisseur. Il ne s’agit pas seulement de parier sur des technologies, mais de construire des relations durables avec des équipes et de les accompagner dans la durée. Le partenariat avec OpenAI autour de Thrive Holdings illustre cette ambition : transformer concrètement des entreprises existantes plutôt que de se contenter de financer de nouveaux challengers.
Cette approche « de l’intérieur » pourrait s’avérer particulièrement adaptée à certains secteurs où les barrières réglementaires, les actifs physiques ou les relations clients rendent difficile une pure disruption externe. L’intelligence artificielle devient alors un levier d’efficacité et de réinvention plutôt qu’une menace pure. Les premiers résultats avancés par Thrive Holdings sur la comptabilité et les services informatiques suggèrent que la voie est praticable.
Bien sûr, le modèle n’est pas universel. Il suppose des tickets importants, une capacité à influencer les directions des sociétés du portefeuille et un accès privilégié aux meilleures équipes d’ingénieurs. Pour les fonds plus petits ou plus spécialisés, d’autres stratégies restent pertinentes. Mais le rappel à l’ordre lancé par Joshua Kushner a le mérite de relancer le débat sur la nature même du métier de capital-investisseur à l’ère de l’IA.
Ce Que Cette Critique Révèle Du Marché Actuel
Le timing de la lettre n’est pas anodin. Après plusieurs années de valorisations souvent extravagantes et de tours de table bouclés en quelques jours, une partie du marché commence à s’interroger sur la soutenabilité du mouvement. Les sorties restent rares, même si SpaceX et les perspectives d’introduction en Bourse d’OpenAI dessinent des horizons de liquidité. Dans ce contexte, la voix de Thrive Capital, qui affiche à la fois d’excellentes performances et une posture critique, pèse lourd.
Joshua Kushner ne nie pas l’ampleur de l’opportunité. Il insiste au contraire sur sa magnitude. Mais il refuse que l’excitation collective devienne un substitut au travail d’analyse. Cette position le place en porte-à-faux avec une culture qui valorise souvent la vitesse et le volume des deals. Elle rejoint pourtant une tradition plus ancienne du capital-risque, celle qui privilégiait la conviction profonde à la multiplication des paris.
Les prochaines années diront si la concentration prônée par Thrive devient un modèle plus largement imité ou reste l’apanage d’une poignée d’acteurs disposant d’un accès exceptionnel. En attendant, la lettre aux investisseurs aura au moins eu le mérite de rappeler une évidence trop souvent oubliée : même dans les moments les plus enthousiasmants, le jugement reste la ressource la plus rare.
En choisissant de publier ces réflexions, Joshua Kushner force le débat. Il montre qu’il est possible de croire profondément à l’intelligence artificielle tout en refusant de se laisser emporter par la vague. Pour les fondateurs comme pour les investisseurs, le message est clair : la discipline n’est pas l’ennemie de l’ambition. Elle en est peut-être la condition.