Talos D’InDro Devient Un Centre De Commandement Autonome
Imaginez un engin assez haut pour intimider dès qu’on s’en approche, assez endurant pour relier Vancouver à Halifax sans panne d’énergie, et assez intelligent pour rouler sans GPS, sans radio et sans conducteur. Ce n’est plus un exercice de science-fiction. À Ottawa, dans un hangar d’Area X.O, une start-up de Victoria sculpte déjà ce véhicule. Il s’appelle Talos. Et InDro Robotics veut en faire le mainframe roulant de la défense autonome canadienne.
Un monstre britannique réécrit pour le Grand Nord
Le châssis ne vient pas d’une usine ontarienne. Il naît chez Fering, une firme britannique de défense dont les ingénieurs ont longtemps fréquenté les paddocks de Formule 1. Le résultat ressemble à un croisement assumé entre un Hummer et un buggy de dune. Quatre batteries, un générateur diesel, des roues d’environ un mètre de haut : le tout donne une allure brutale, presque théâtrale. On pourrait y voir une ambulance, un transporteur de troupes ou un fourgon de ravitaillement. Une fois le travail d’InDro terminé, on y verra surtout un robot.
Le hasard familial a accéléré l’alliance. Philip Reece, fondateur d’InDro, et Gareth Reece, directeur commercial de Fering, sont cousins. En comparant leurs carnets de commandes, ils ont compris qu’un même véhicule pouvait servir deux ambitions : d’un côté une plateforme militaire plus riche qu’un simple camion, de l’autre un pas de tir mobile pour les drones d’une entreprise déjà bien implantée dans les contrats de défense.
Nous avons pris l’ossature, ramené les plans au Canada et construit un Talos plus adapté à notre climat, aux conditions arctiques, au pilotage à distance et à la conduite autonome.
– Philip Reece, fondateur et PDG d’InDro Robotics
L’adaptation n’est pas cosmétique. Le véhicule doit affronter le froid, les pistes défoncées, les zones blanches. Philip Reece insiste : il ne s’agit pas d’imiter une berline électrique qui suit une carte. Il s’agit de circuler sans satellites, sans liaisons radio, en lisant la route autant que le hors-piste. Si le pari tient, Talos ne sera plus seulement un camion. Il deviendra le cœur logiciel d’une flotte.
Area X.O, le skatepark des robots
InDro a son siège à Victoria, mais l’équipe le dit sans détour : la magie se passe à Ottawa. Area X.O s’étend sur près de deux mille acres à l’ouest de la capitale. Seize kilomètres de pistes, des décors urbains et ruraux, des réseaux de communication avancés. Luke Corbeth, responsable des ventes R&D, compare le site à un skatepark. Sauf que les planches sont remplacées par des chiens mécaniques, des drones et, désormais, un camion de plusieurs tonnes.
La société existe depuis 2015. Philip Reece venait de céder une petite compagnie aérienne de Vancouver. Il voulait rester dans le transport, mais autrement. InDro s’est d’abord présentée comme une « compagnie aérienne pour drones ». Puis le logiciel a pris le dessus. Nokia, Rogers, Google sont devenus clients. Les robots terrestres pèsent aujourd’hui la moitié de l’activité. Quarante-deux personnes. Des « chiens » qui patrouillent au Musée des sciences et de la technologie d’Ottawa. Des machines qui surveillent des postes électriques. Des aéronefs déjà utilisés par les Forces armées canadiennes.
Moins d’humains exposés, plus de missions possibles
Talos, même à l’état brut, impressionne. Robotisé, il change l’équation logistique. Moins de personnes sur la ligne de front. Une architecture modulaire : on retire les sièges, on charge des vivres, on envoie le convoi. Un drone d’escorte filme. Les ordres passent par radio ou par l’interface maison. Pour une opération de recherche dans l’Arctique, le même engin peut aller chercher des survivants sans occuper de places précieuses à l’aller. Même occupé par un équipage, le système offre un second regard : quelqu’un scrute le terrain pendant que la machine tient la route. Si besoin, les mains humaines reprennent le volant.
La démonstration, sur le site d’essai, a quelque chose de déroutant par sa simplicité. Un ordinateur portable, une manette de jeu, une minute pour se connecter, et un robot de taille moyenne se faufile entre les obstacles. Rien à voir avec le gabarit de Talos. Mais le principe est le même : une interface unique pour suivre, piloter, déléguer. Le journaliste qui a testé le dispositif avait des centaines d’heures de jeux de course derrière lui. Il n’a pas eu besoin d’un stage de pilotage militaire.
Sept mille kilomètres… et une centrale électrique portative
Philip Reece le concède : une autonomie annoncée de 7 000 kilomètres frôle la surenchère. Sauf que l’énergie embarquée ne sert pas qu’à rouler. Talos doit devenir un centre de commandement mobile pour d’autres véhicules autonomes, et une batterie géante. Des robots compagnons peuvent vivre à son bord. Un éclaireur sans pilote part en reconnaissance. Un drone survole le convoi pour compenser l’absence de GPS dans un relief brouillé. Et lorsque plus rien n’est branché au réseau, le camion se transforme en centrale de campagne.
Nous pouvons parcourir mille kilomètres, brancher un hôpital mobile, et alimenter un établissement de cinquante lits pendant dix jours avec l’énergie déjà à bord. C’est comme transporter une centrale. Pour la souveraineté canadienne, sur un territoire immense et peu équipé, c’est décisif.
– Philip Reece
Le Nord canadien n’a pas le luxe des bases rapprochées. Un véhicule qui arrive, se pose et fournit du courant pendant une décade change la carte des possibles. Secours, souveraineté, présence : les trois se recoupent. InDro le martèle. L’autonomie n’est pas un gadget de salon. C’est une réponse à la géographie.
Le défi du drive-by-wire sur un géant
Les attentes sont hautes. L’équipe d’Ottawa n’automatise le prototype que depuis environ six mois. Joel Koscielski, responsable ingénierie, le dit sans fard : le drive-by-wire n’est pas encore bouclé. Il faut reproduire, à distance, chaque geste qu’un conducteur humain ferait. Koscielski connaît les quadrupèdes, les humanoïdes, les véhicules plus modestes. Talos est une autre espèce. Il faut que la machine sache qu’elle est large, lourde, lente à pivoter. L’évitement d’obstacles n’a rien à voir avec celui d’un robot de la taille d’un chien.
Au salon militaire CANSEC, le camion a fait salle comble. Beaucoup voulaient s’asseoir dans la cabine. Koscielski et Philip Reece y voient un effet de familiarité : on reconnaît le Hummer, on pense à certaines berlines autonomes, puis la taille réelle bascule le regard. Ce n’est pas un véhicule de luxe. C’est rugueux. On l’imagine pourtant traverser des dunes ou la toundra, les phares dans la neige, le générateur qui ronronne derrière la cabine.
Quand Ottawa accélère les contrats de défense
Le paysage a changé. Le Canada pousse l’investissement de défense au nom de la souveraineté. L’an dernier, près de 82 milliards de dollars d’engagements ont été budgétés sur cinq ans, avec une Stratégie industrielle de défense destinée à réduire la dépendance aux fournisseurs habituels, notamment américains. Philip Reece sent la bascule dans son agenda. Le premier contrat militaire, il y a six ans, fut long et douloureux. Depuis deux ans, le tempo n’est plus le même.
Ce qui prenait trois ou quatre ans, sans certitude d’aboutir, se règle désormais en quelques mois. Les enveloppes ont gonflé, l’accès au financement s’est accéléré, et surtout nous parlons enfin aux opérateurs de terrain. Ils savent ce dont ils ont besoin.
– Philip Reece
Les retours des militaires alimentent directement la conception. Selon Koscielski, un prototype opérationnel est visé d’ici la fin de l’année. En parallèle, une autre version du véhicule s’apprête à entrer en essais avec les Forces armées canadiennes. Deux rails, une même ambition : prouver que le Canada peut non seulement acheter, mais faire évoluer la machine.
Souveraineté : posséder ne suffit plus
En reprenant un véhicule britannique et en le métamorphosant en robot, InDro inverse même le flux commercial. Talos se revend au Royaume-Uni. L’entreprise raconte alors une double histoire : une technologie canadienne, et un produit d’exportation. Valeur militaire d’un côté, valeur économique de l’autre.
La souveraineté, ce n’est pas seulement posséder l’équipement. C’est contrôler la technologie, la chaîne d’approvisionnement, le logiciel, et garder la capacité de faire évoluer l’ensemble. Nous ne voulons plus attendre qu’un allié décide de nous accorder cette capacité. Nous voulons pouvoir avancer seuls.
– Philip Reece
Le propos dépasse le marketing. Dans un monde où les pièces, les mises à jour et les licences deviennent des leviers politiques, maîtriser le code qui fait rouler Talos n’est pas un détail d’ingénieur. C’est la condition pour adapter le système aux hivers canadiens, aux doctrines locales, aux nouvelles menaces, sans file d’attente étrangère.
Ce que Talos dit de la robotique canadienne
Le projet révèle une bascule plus large. Les start-up de robotique ne se contentent plus de démonstrateurs de salon. Elles cherchent des plateformes assez robustes pour le terrain, assez modulaires pour plusieurs missions, assez souveraines pour rassurer un État. InDro a commencé par les airs. Elle occupe désormais le sol. Talos relie les deux : le camion porte les drones, les drones guident le camion, le logiciel orchestre le tout.
Reste le plus difficile. Faire qu’une machine de cette taille comprenne son enveloppe, ses limites, ses angles morts. Faire qu’elle survive au gel, au brouillage, à la perte de liaison. Faire qu’un opérateur, avec une interface familière, lui confie une mission sans transformer chaque kilomètre en pari. Les six premiers mois n’étaient qu’une mise en bouche. Les essais avec les Forces armées diront si le récit tient la route, au sens propre.
En attendant, le véhicule dort dans un garage d’Ottawa. Il a encore le visage d’un camion. Mais déjà, autour de lui, on parle de mainframe, d’hôpital de campagne, de convoi sans visage, de souveraineté logicielle. Le Canada a longtemps acheté ses outils de défense. Avec Talos, une entreprise de quarante-deux personnes tente de basculer du côté de ceux qui les conçoivent. Le voyage Vancouver–Halifax n’est plus seulement une prouesse d’autonomie énergétique. C’est une métaphore : traverser le pays avec assez de réserve pour encore éclairer, encore commander, encore décider.