Meissner Lève 2,6 M$ Pour Les Supraconducteurs Du Futur
Et si le prochain virage de l’informatique quantique et de la fusion ne venait pas d’un géant, mais d’une étudiante qui a mis ses cours en pause pour courir après un matériau encore introuvable ? À Toronto, Meissner vient de lever 2,6 millions de dollars américains pour construire ce qu’elle appelle un discovery engine : un enchaînement d’apprentissage automatique, de simulations quantiques et de tests en laboratoire destiné à inventer la prochaine génération de supraconducteurs.
Une jeune pousse qui parie sur les matériaux introuvables
Le récit commence loin des salles de marché. Olivia Leng, fondatrice et dirigeante, a d’abord créé InkTank, un outil qui projetait l’évolution d’un tatouage sur un corps qui vieillit. Les artistes n’ont pas voulu payer. Elle a fermé boutique, puis a cherché un sujet à la hauteur d’un vrai saut technologique. Ses années de chimie des matériaux à l’Université de Toronto l’ont ramenée vers les supraconducteurs, ces solides capables de transporter le courant sans résistance.
Elle a baptisé la société d’après l’effet Meissner, ce moment où un matériau éjecte le champ magnétique dès qu’il bascule dans l’état supra. Douze mois plus tard, l’équipe compte quatre personnes et un tour de pré-amorçage bouclé auprès de BDC Capital, via le fonds Thrive, et d’anges canadiens déjà impliqués dans Xanadu.
Ce sont clairement les pioches et les pelles qui ouvrent les industries à forte croissance.
– Olivia Leng, fondatrice et PDG de Meissner
Pourquoi les supraconducteurs restent un goulot d’étranglement
Sur le papier, un conducteur sans perte d’énergie change presque tout. Les IRM en dépendent déjà. Les trains à sustentation magnétique aussi. Les acteurs du calcul quantique et de la fusion nucléaire y voient un composant fondateur. Le hic : les matériaux d’aujourd’hui exigent souvent un refroidissement coûteux. Ils restent aussi vulnérables à des points chauds locaux, ces zones où la résistance réapparaît et fait fondre un élément du système.
Meissner ne promet pas un matériau miracle universel. Elle vise des compositions optimisées pour des usages précis, capables de fonctionner à des températures nettement plus élevées. L’enjeu n’est pas seulement scientifique. Il est industriel : qui maîtrise la découverte accélérée de ces alliages tient une pièce rare de la chaîne de valeur.
Un moteur de découverte plutôt qu’un laboratoire classique
La méthode affichée mélange trois couches. D’abord un modèle d’intelligence artificielle propriétaire qui propose des matériaux aéro-métalliques inédits. Ensuite des simulations quantiques à haute fidélité pour écarter les fausses pistes. Enfin une validation expérimentale, prévue dès ce mois-ci à l’Université de Waterloo, dans l’installation de fabrication et de caractérisation quantique-nano.
Leng insiste sur le point de bascule : jusqu’ici, tout restait numérique. Les candidats les plus prometteurs quittent enfin l’écran pour le banc d’essai. L’équipe veut mesurer l’écart entre la prédiction et le comportement réel. C’est là que beaucoup de projets matériaux s’effondrent. C’est aussi là qu’une jeune société peut se différencier si la corrélation tient.
- Identifier des familles aéro-métalliques encore peu explorées.
- Filtrer par simulations quantiques à haute fidélité.
- Tester en salle blanche les formulations les plus convaincantes.
- Itérer vite entre le modèle et le laboratoire.
Des investisseurs qui connaissent déjà le pari quantique
Le tour n’est pas anonyme. Outre BDC Capital, on retrouve Andrew Talpash, Anthony Lacavera, Christian Weedbrook, Daniel Debow, Dennis Bennie, Eliot Pence, Greg Twinney, ainsi que Michael et Richard Hyatt. Plusieurs de ces noms ont déjà parié sur Xanadu, le fabricant torontois d’ordinateurs quantiques photoniques. Weedbrook en est le fondateur.
Si l’on croit que le quantique sera une réalité vers 2030, des sociétés comme Meissner compteront vraiment dans ce processus. C’est un pari dérivé sur le quantique.
– Michael Hyatt, investisseur
Hyatt compare d’ailleurs cette mise à ses premiers chèques dans Xanadu. Il souligne aussi un argument plus terre à terre : on ne « vibe code » pas un concurrent du jour au lendemain. Les barrières tiennent à la physique, aux salles blanches, aux données expérimentales. Pour une investisseuse ou un investisseur fatigué des clones logiciels, le dossier a une texture différente.
Du tatouage virtuel au laboratoire de Waterloo
Le parcours d’Olivia Leng éclaire le ton de la société. Première tentative commerciale trop éloignée du besoin réel. Deuxième tentative ancrée dans une expertise de labo déjà vécue : simulations chimiques, mesures électriques, familiarité avec les contraintes des supra. Elle dit avoir « une assez bonne idée de ce qu’il fallait faire » avant même de constituer l’équipe.
Mettre ses études en suspens n’est pas un détail biographique. C’est un choix de rythme. Dans le deep tech canadien, les fenêtres se ferment vite : accès aux équipements, recrutement de profils rares, attention des fonds spécialisés. Meissner a choisi d’occuper le créneau pendant que le récit quantique canadien reste encore concentré autour de quelques pôles, Toronto et Waterloo en tête.
Ce que le marché attend vraiment d’un nouveau matériau
Un supraconducteur « meilleur » ne se vend pas comme une application mobile. Les clients visés seront des intégrateurs d’équipements médicaux, des acteurs de la mobilité magnétique, des équipes fusion, des fabricants de processeurs quantiques. Chacun a ses propres contraintes de température, de champ, de courant critique, de coût de cryogénie.
La stratégie de Meissner consiste donc à vendre des matériaux spécialisés plutôt qu’une formule unique. Cela réduit le risque scientifique d’un Graal à température ambiante, tout en ouvrant des contrats plus tôt si un alliage tient ses promesses dans une niche. Le modèle économique reste toutefois exigeant : longs cycles de qualification, propriété intellectuelle à protéger, industrialisation délicate.
L’IA ne remplace pas le banc, elle comprime le hasard
Beaucoup de discours sur la découverte de matériaux par apprentissage automatique s’arrêtent à la génération de formules. Leng insiste sur la boucle complète. Sans retour expérimental, le modèle s’auto-congratule. Avec un labo partenaire comme celui de Waterloo, la société peut corriger ses biais, enrichir ses données, et surtout départager les artefacts numériques des véritables transitions supra.
Cette discipline compte. L’histoire récente de la physique des matériaux est jalonnée d’annonces retentissantes suivies de rétractations. Un moteur de découverte crédible n’est pas celui qui produit le plus de candidats. C’est celui qui sait tuer vite les mauvais et documenter les bons avec une rigueur reproductible.
Un pari canadien sur les « pelles et pioches »
Le Canada a déjà misé lourd sur le quantique. Xanadu symbolise cette ambition photonique. Meissner se place un cran en amont : non pas construire la machine, mais fournir le matériau qui pourrait la rendre plus sobre, plus stable, plus scalable. C’est un positionnement de fournisseur critique. Moins visible qu’un ordinateur présenté sur scène. Potentiellement plus décisif si la physique coopère.
Pour l’écosystème, le signal dépasse le montant. Des anges habitués aux logiciels acceptent un dossier où l’on ne peut pas livrer une version bêta en six semaines. BDC Capital, de son côté, continue d’ancrer le deep tech dans un narratif industriel plutôt que purement financier. Reste à voir si 3,6 millions de dollars canadiens suffiront à franchir le gouffre entre simulation et lot manufacturable.
Les questions qui resteront ouvertes après les premiers tests
Le calendrier immédiat est concret : essais des meilleurs candidats au Quantum-Nano Fabrication and Characterization Facility. Ensuite viendront les vraies interrogations. La transition supra survient-elle aux températures prédites ? Le matériau reste-t-il stable ? Peut-on le produire hors d’un campus ? À quel coût ? Avec quelle toxicité ou rareté des précurseurs ?
Une startup de quatre personnes ne répondra pas à tout d’un coup. Elle peut toutefois démontrer une cadence : proposer, simuler, mesurer, apprendre. Si cette boucle tient, le prochain tour de table ne portera plus seulement sur une vision. Il portera sur des courbes expérimentales. C’est précisément ce que les investisseurs cités semblent attendre d’un « pari dérivé » sur le quantique.
En attendant, Meissner incarne une figure de plus en plus fréquente dans la tech canadienne : une fondatrice formée aux sciences dures, déjà passée par un échec commercial, désormais financée pour attaquer un verrou physique. Le nom de la société rappelle un effet découvert il y a un siècle. L’enjeu, lui, est contemporain : savoir si l’on peut encore accélérer la découverte de matières que la nature n’a pas mises en évidence toute seule.