Pourquoi Cohere Refuse De Fabriquer Ses Propres Puces Ia
Et si la prochaine bataille de l’intelligence artificielle ne se jouait pas dans une usine de semiconducteurs ? Pendant que plusieurs géants du secteur s’engouffrent dans la conception de puces maison, le patron de la startup torontoise Cohere a choisi une autre voie. Face à Rachel Metz, journaliste spécialisée pour Bloomberg, lors de la conférence ALL IN à Montréal, Aidan Gomez a tranché sans détour : son entreprise ne veut pas devenir un fabricant de silicium.
Une stratégie volontairement à contre-courant
Le message est simple, presque déroutant dans le climat actuel. OpenAI, Anthropic, Google et même Mistral explorent ou accélèrent des projets de puces internes. L’idée paraît séduisante : adapter le matériel aux modèles, réduire le coût d’une requête, et moins dépendre d’un fournisseur ultra-dominant comme Nvidia. Gomez, lui, refuse ce détour industriel.
Il ne nie pas l’intérêt technique de ces puces spécialisées. Il estime plutôt que l’énergie de Cohere doit rester ailleurs. Concevoir un processeur, le valider, le produire et l’intégrer dans des centres de données n’est pas un accessoire. C’est une autre entreprise, avec d’autres talents, d’autres délais et d’autres risques.
We don’t want to get into the space of building chips because there’s so much more we could do.
– Aidan Gomez
Cette phrase, prononcée mercredi à Montréal, résume une philosophie de concentration. La jeune pousse canadienne préfère multiplier les usages, les déploiements souverains et les alliances plutôt que d’ouvrir une ligne de conception matérielle. Dans un marché où chaque trimestre semble exiger une nouvelle usine, le refus a presque un air de provocation.
Pourquoi les rivaux se ruent vers le silicium
Le contexte explique le contraste. Entraîner et servir de grands modèles coûte cher. Les GPU haut de gamme se raréfient parfois, leurs prix restent élevés, et la file d’attente chez les fondeurs peut devenir un levier de pouvoir. Une puce maison promet trois avantages souvent cités : une meilleure efficacité énergétique, une latence plus prévisible, et une moindre exposition à un seul fournisseur.
Pour une plateforme grand public qui encaisse des milliards de requêtes, chaque fraction de centime compte. Pour un laboratoire qui veut verrouiller sa pile technique, le matériel devient un secret stratégique. Gomez n’ignore pas cette logique. Il la juge simplement trop large pour une société dont la promesse commerciale reste le logiciel, la sécurité des données et l’adaptation aux entreprises.
Rester compatible plutôt que captif
Dès 2024, sur le podcast 20VC d’Harry Stebbings, le dirigeant insistait déjà sur un point souvent oublié : les clients veulent choisir leur infrastructure. Certains tournent déjà sur Nvidia. D’autres regardent AMD. D’autres encore exigent un déploiement dans leur propre cloud souverain. Si Cohere verrouillait tout sur une puce interne, elle réduirait son marché au lieu de l’élargir.
Cette exigence de diversité matérielle n’est pas un détail marketing. Dans la finance, la défense, l’administration ou la santé, les règles d’achat imposent souvent des catalogues précis. Une entreprise qui vend de l’IA aux institutions ne peut pas dire à un ministère : « changez d’abord vos serveurs ». Elle doit arriver avec un modèle qui s’installe là où le client travaille déjà.
- Rester présent sur plusieurs familles de processeurs plutôt que d’imposer une architecture unique.
- Optimiser les modèles pour les grappes existantes des clients, pas seulement pour un laboratoire interne.
- Garder la relation avec Nvidia et AMD comme un atout commercial, pas comme une dépendance subie.
Le calcul est froid. Construire une puce peut donner un avantage sur son propre cloud. Cela peut aussi isoler une startup de contrats publics et d’intégrateurs qui refusent tout matériel propriétaire. Gomez parie que l’ouverture pèse plus lourd que le prestige d’un processeur à son nom.
Le vrai terrain de jeu : l’IA souveraine
Au lieu du silicium, Cohere martèle une autre ambition : devenir le fournisseur de référence pour une IA souveraine. Traduction concrète : des modèles que des États, des banques et des industriels peuvent héberger sous leurs propres règles, avec un contrôle plus net des données et des chaînes d’approvisionnement logicielles.
Cette semaine, Gomez a annoncé un accord de regroupement d’activités avec l’allemand Aleph Alpha. L’opération doit porter les effectifs au-delà de 1 000 personnes entre le Canada et l’Europe. Le signal est politique autant que technique. Berlin, Paris et Ottawa cherchent des alternatives crédibles aux plateformes américaines ultra-centralisées. Une société canado-européenne, capable de parler conformité et localisation, a une carte à jouer.
Le rapprochement arrive alors que Cohere approcherait une Series E estimée entre 2 et 3 milliards de dollars américains. L’argent, s’il se confirme, n’ira donc pas prioritairement dans une équipe de conception de transistors. Il devrait financer produits, équipes commerciales, sécurité et intégration continentale. C’est un autre récit d’échelle.
Ce que refuse vraiment Gomez
Il ne s’agit pas d’un mépris pour le matériel. Gomez le sait : sans accélérateurs, pas de modèles de frontière. Son refus porte sur le métier. Fabriquer une puce, c’est recruter des architectes silicium, négocier avec TSMC ou d’autres fondeurs, gérer des cycles de plusieurs années, et accepter qu’un défaut de masque puisse geler un trimestre entier.
Une startup d’IA générative vit déjà sous pression de recherche, de réglementation et de concurrence produit. Ajouter une division semi-conducteurs dilue l’attention du comité de direction. Gomez affirme qu’il reste « tellement plus à faire » du côté des modèles, des outils métier et des déploiements contrôlés. Autrement dit, le goulot d’étranglement de Cohere n’est pas, selon lui, l’absence d’une puce à son logo.
On peut lire aussi une forme de réalisme canadien. Toronto n’a pas la densité de Santa Clara en conception de GPU. Montréal brille par la recherche en apprentissage profond, pas par les salles blanches. S’allier à l’Europe sur le logiciel souverain peut rapporter plus vite qu’imiter la stratégie matérielle de Mountain View.
Les limites d’un pari sans usine
Le choix n’est pas sans risque. Si Nvidia reste le passage obligé et que les prix s’envolent encore, les marges des acteurs « software first » souffriront. Si un concurrent réussit une puce vraiment plus sobre, il pourra vendre l’inférence moins cher et grignoter des appels d’offres. Gomez accepte cette exposition.
En contrepartie, Cohere conserve une agilité que les intégrateurs verticaux perdent. Elle peut suivre AMD si un client l’exige, s’adapter à un cloud européen, ou optimiser un modèle pour une grappe déjà amortie. Dans les marchés réglementés, cette souplesse vaut parfois plus qu’un gain de 15 % sur un watt.
Autre limite : la communication. Dire « nous ne ferons pas de puces » peut sembler moins spectaculaire qu’annoncer un accélérateur maison. Les marchés aiment les récits d’indépendance industrielle. Gomez mise sur un autre récit, plus institutionnel : fiabilité, souveraineté, multi-cloud. Il faudra prouver que cette sobriété attire autant les capitaux que les démonstrations de wafers.
Ce que change l’accord avec Aleph Alpha
Le rapprochement avec Aleph Alpha n’est pas un détail de communiqué. L’acteur allemand s’est construit une image d’IA alignée sur les exigences européennes. En combinant les forces, Cohere élargit sa base linguistique, son réseau public et sa capacité à répondre aux appels d’offres transatlantiques. Le Canada apporte la recherche et une certaine neutralité perçue. L’Europe apporte le cadre réglementaire et des clients publics.
Passer le cap des mille employés n’est pas qu’un chiffre de fierté. C’est le seuil où une société d’IA peut tenir plusieurs fuseaux, plusieurs langues juridiques et plusieurs standards de sécurité en parallèle. Gomez semble convaincu que cette taille humaine et géographique compte davantage qu’un premier tape-out de puce.
Le calendrier financier renforce le message. Une levée de plusieurs milliards, si elle se concrétise, donnera les moyens d’absorber l’intégration européenne sans détourner le laboratoire vers le hardware. Les observateurs jugeront ensuite sur les contrats signés, pas sur les slides de transistors.
Une leçon plus large pour les startups d’IA
La déclaration de Montréal dépasse le cas Cohere. Elle pose une question que beaucoup d’équipes évitent : faut-il copier la stack complète des géants pour exister ? La réponse de Gomez est non. Une startup peut rester pertinente en refusant une verticalisation trop tôt, surtout quand ses clients demandent de l’interopérabilité.
Cela ne signifie pas que le matériel n’aura plus d’importance. Les alliances avec Nvidia et AMD restent vitales. Cela signifie que le différenciateur peut se situer dans la gouvernance des données, la qualité des modèles métier et la capacité à s’installer derrière le pare-feu d’un État. Pour certaines verticales, ce positionnement est plus rare — donc plus vendable — qu’un ASIC de plus.
Les fondateurs qui lisent cette séquence devraient retenir un critère simple. Avant d’ouvrir une division puces, ils peuvent se demander si leurs acheteurs veulent vraiment un nouveau processeur, ou s’ils veulent un modèle qu’ils peuvent auditer, héberger et remplacer. Gomez parie sur la seconde réponse.
Ce qu’il faudra surveiller ensuite
Trois signaux diront si le refus est visionnaire ou temporaire. Premier signal : le coût réel de l’inférence chez les clients enterprise. S’il explose, la pression interne pour un accélérateur maison reviendra. Deuxième signal : la profondeur de l’intégration avec Aleph Alpha. Une fusion mal digérée ferait perdre le bénéfice souverain. Troisième signal : la Series E. Un tour réussi sans pivot hardware validerait la thèse auprès des fonds.
En attendant, la scène montréalaise a livré une image nette. Pendant que d’autres dessinent des dies, Cohere dessine une carte Canada-Europe. Gomez n’a pas dit que les puces étaient inutiles. Il a dit qu’elles n’étaient pas son métier. Dans une industrie obsédée par l’empilement de couches, cette limite volontaire a le mérite d’être claire.
Le reste se jouera dans les data centers des clients, pas dans une salle blanche au nom de la startup. C’est moins spectaculaire qu’un lancement de GPU. Cela peut, si l’exécution suit, durer plus longtemps qu’une mode industrielle. Gomez aura au moins choisi son champ de bataille : les modèles, la souveraineté, et la capacité à courir sur le matériel des autres.