Morphotonics Lève 40 M€ Pour Conquérir Les Data Centers
Et si la prochaine révolution des lunettes connectées et des data centers naissait d’un atelier discret des Pays-Bas plutôt que d’un géant californien ? C’est précisément le pari que vient de relancer Morphotonics, une entreprise restée longtemps dans l’ombre d’ASML, autre fleuron néerlandais de la lithographie. Mardi 21 septembre 2026, la société a annoncé une levée de 40 millions d’euros pour accélérer la production de ses machines et basculer une partie de sa technologie vers les composants optiques des centres de données. L’annonce arrive au moment où les ventes de lunettes intelligentes explosent en Chine et où les opérateurs cloud cherchent désespérément à faire circuler plus de données avec moins d’électricité.
Une lithographie différente, taillée pour l’optique
Contrairement à ASML, qui grave des motifs minuscules sur des plaquettes de silicium destinées aux puces électroniques, Morphotonics travaille dans un coin voisin mais distinct : la nanoimprint lithography, ou NIL. Le principe n’a rien d’un secret d’alchimiste. On fabrique un « tampon » extrêmement précis, on l’applique sur des matériaux photosensibles, puis on obtient des structures optiques complexes à grande cadence. Cette approche convient particulièrement aux guides d’ondes des lunettes de réalité augmentée, ces fines plaques de verre ou de plastique qui dévient la lumière pour projeter une image devant l’œil.
Pendant douze ans, l’équipe a peaufiné le procédé presque hors radar. Elle a profité de la même chaîne de fournisseurs qu’ASML, ce qui n’est pas un détail industriel. Quand on parle de machines de précision, la qualité des composants, des chimies et des bancs d’alignement décide souvent du succès plus vite que le discours marketing. Aujourd’hui, cette discipline de l’ombre devient un atout : les fabricants de lunettes veulent des volumes, pas seulement des prototypes de laboratoire.
Typiquement, les fabricants d’écrans acquièrent notre équipement, l’intègrent à leur chaîne, et nous leur transmettons le procédé ainsi que les produits chimiques nécessaires.
– Hugo Da Silva, directeur général de Morphotonics
Pourquoi les lunettes intelligentes changent la donne
Le marché des smart glasses n’est plus une promesse lointaine. Cette semaine encore, la Chine a indiqué que les ventes de lunettes connectées avaient doublé sur les huit premiers mois de l’année. En juin, le cabinet IDC a estimé que les expéditions de lunettes équipées d’un véritable affichage pourraient atteindre 12,2 millions d’unités d’ici 2030. Derrière ces chiffres, une contrainte concrète : il faut produire des waveguides à l’échelle industrielle, avec une répétabilité que le bricolage artisanal ne permet pas.
Les références citées dans l’écosystème — notamment des dispositifs liés à Meta, Even Reality ou Magic Leap — illustrent le besoin. Un waveguide mal gravé, c’est une image floue, un rendement lumineux trop faible, une autonomie qui s’effondre. La NIL de Morphotonics vise précisément cette zone : des motifs nanométriques, répétés sur de grandes surfaces, avec un coût par pièce plus acceptable dès que les volumes montent.
Le financement s’inscrit dans une ronde commencée dès 2024 et refermée par plusieurs tranches. Autour de la table figurent 3M Ventures, Innovation Industries, BOM et Invest-NL, rejoints par le Fonds du Conseil européen de l’innovation, le family office Ernij Next et la Banque européenne d’investissement. Autrement dit, un mélange de capital industriel, d’argent public européen et d’investisseurs patient capables d’attendre que les machines sortent réellement d’usine.
Une croissance humaine aussi rapide que la machine
L’argent n’a pas seulement servi à dessiner des plans. L’effectif a plus que doublé, passant d’environ trente personnes en septembre 2024, date d’arrivée d’Hugo Da Silva à la direction, à une soixantaine aujourd’hui. La société prévoit encore quelques recrutements, puis une stabilisation autour de 70 à 75 collaborateurs. Ce n’est pas une frénésie de start-up qui embauche pour impressionner. C’est le minimum requis pour installer des équipes près des clients asiatiques et américains.
La production des clients se concentre fortement en Asie. Morphotonics maintient donc une présence locale en Chine, à Taïwan, en Corée du Sud, ainsi qu’aux États-Unis. « Une présence locale solide est très importante », insiste le dirigeant. Derrière la phrase banale se cache une réalité d’atelier : former des opérateurs, ajuster les chimies, dépanner une machine de nuit et garantir un rendement constant. Sans cette proximité, une technologie de lithographie reste une belle démonstration.
La prochaine génération d’équipement, actuellement en construction, vise une capacité supérieure à six millions de waveguides par an. Les premières livraisons sont attendues au début de l’année prochaine. Si le calendrier tient, la start-up quitte le statut de fournisseur de niche pour devenir un maillon visible de la chaîne d’approvisionnement des lunettes à affichage.
Le virage vers les data centers et l’optique co-packagée
Le plus intéressant de cette levée n’est pas seulement l’accélération sur les lunettes. Morphotonics pousse désormais vers la co-packaged optics, ces assemblages où l’optique se rapproche physiquement des puces pour transporter l’information par la lumière plutôt que par le cuivre. Dans un data center saturé, chaque watt économisé sur le mouvement des bits compte. Les photonic integrated circuits promettent des liens plus denses entre serveurs et équipements réseau.
La société n’a encore expédié aucune machine dédiée à ce marché. Elle affirme toutefois que des clients ont déjà validé la technologie. C’est un stade fragile, celui où l’on passe de la preuve de concept à la qualification industrielle. Mais le timing est cohérent : la demande en bande passante explose, les interconnexions électriques se heurtent à des murs thermiques, et les fabricants cherchent des procédés capables de structurer des surfaces optiques à bas coût relatif.
Le modèle économique mixte mérite d’être regardé de près. Environ 90 % du chiffre d’affaires vient aujourd’hui de la vente de machines. Une dizaine à une quinzaine de systèmes sont déployés dans le monde. L’objectif annoncé vise une cinquantaine d’installations d’ici deux à trois ans. Le reste du revenu, encore minoritaire, provient de licences de procédé et de services. Plus le parc de machines grandit, plus cette part récurrente peut monter, à condition que le support terrain suive.
Ce que la NIL change vraiment dans l’usine
Beaucoup d’articles sur la deep tech s’arrêtent au mot « nanométrique ». Or la question utile pour un fabricant est plus terre à terre : comment graver des motifs optiques sur de grandes pièces, avec un rendement acceptable, sans recourir uniquement aux outils les plus coûteux de la lithographie électronique. La NIL répond par contact et par réplication. Une fois le tampon maître obtenu, on multiplie les copies. C’est une logique d’imprimerie de précision plus que de scanner de fab ultra- avancée.
Cette logique a des limites. Un tampon s’use. Un défaut se réplique. Les matériaux photosensibles doivent rester stables. Les alignements doivent tenir malgré les dilatations thermiques. C’est précisément pour cela que Morphotonics ne vend pas seulement une boîte métallique : elle vend un procédé, des chimies et une formation. Sans ce trio, le client risque d’obtenir de beaux échantillons puis des séries irrégulières.
- Des tampons de nano-impression conçus pour des motifs optiques répétables.
- Des machines destinées aux fabricants d’affichages et d’optiques, pas seulement aux laboratoires.
- Un accompagnement procédé et chimique pour tenir le rendement en série.
- Une montée en cadence visée à plus de six millions de waveguides par an.
L’ombre utile d’ASML, sans en être le clone
Comparer Morphotonics à ASML flatterait l’ego et fausserait le diagnostic. L’une équipe les usines de semi-conducteurs les plus capitalistiques de la planète. L’autre s’attaque à des pièces optiques pour lunettes, écrans de confidentialité automobile et, demain, modules photoniques. Le lien réel est plus prosaïque : un écosystème néerlandais de sous-traitants, de métrologie et de mécanique de haute précision. Partager des fournisseurs, ce n’est pas partager un marché.
Cette proximité géographique et industrielle réduit certains risques d’approvisionnement. Elle n’élimine pas la concurrence asiatique, ni la pression sur les prix, ni le temps long des qualifications chez les grands fabricants d’affichage. Une machine de NIL n’entre pas dans une usine comme un photocopieur. Elle s’insère dans une ligne déjà saturée, avec des contraintes de salle blanche, de chimie et de formation.
Un marché coincé entre hype et contrainte physique
Les lunettes à affichage ont déjà connu plusieurs vagues d’enthousiasme suivies de déceptions. Cette fois, deux forces poussent plus fort. D’un côté, les plateformes grand public cherchent un successeur au smartphone pour certaines tâches visuelles. De l’autre, les usines asiatiques ont appris à industrialiser des empilements optiques autrefois réservés à la défense ou au médical. Quand les volumes doublent en quelques mois sur un marché comme la Chine, les goulets d’étranglement se déplacent vers les équipements spécialisés.
Dans les data centers, le récit est différent mais tout aussi physique. On ne « digitalise » pas un flux de photons par un communiqué. Il faut coupler des lasers, aligner des guides, encapsuler des puces, tenir la température et garantir un taux d’erreur minuscule. L’optique co-packagée n’est pas un gadget de salon. C’est une tentative de raccourcir le chemin entre le calcul et le réseau. Si Morphotonics parvient à y transposer son savoir-faire de structuration de surface, elle touche un débouché dont les budgets d’investissement dépassent largement ceux des lunettes.
Reste que l’entreprise n’a pas encore livré d’outil dans ce second univers. La validation client est un signal, pas une commande ferme généralisée. Le lecteur prudent distinguera donc deux horloges : celle, plus proche, des waveguides pour lunettes, et celle, plus longue, des modules photoniques pour serveurs.
Ce que 40 millions d’euros peuvent, et ne peuvent pas, acheter
Quarante millions d’euros, pour une société de soixante personnes qui vend des machines complexes, ce n’est ni une pépite de poche ni une fortune illimitée. Cela paie des équipes supplémentaires, une machine plus cadencée, des stocks de pièces, des déplacements en Asie et le temps nécessaire pour qualifier de nouveaux procédés. Cela n’achète pas à lui seul la confiance d’un fabricant qui engage sa ligne de production annuelle.
Le mélange d’investisseurs publics européens et d’industriels comme 3M Ventures n’est pas anodin. Il suggère une lecture stratégique : l’Europe veut garder une prise sur certains outils de fabrication optique, même si l’assemblage final se fait souvent en Asie. Morphotonics, de son côté, assume ce décalage géographique. Elle vend l’outil et le savoir-faire ; le volume se fait ailleurs. C’est un modèle classique de l’équipementier, plus proche d’un fournisseur de machines-outils que d’une marque grand public.
Dans les deux à trois prochaines années, le test sera simple à formuler, plus dur à réussir : passer d’une quinzaine de systèmes à une cinquantaine, faire démarrer la machine à six millions de pièces, et convertir au moins une partie des validations data center en premières commandes. Si ces trois jalons avancent ensemble, la société sortira vraiment du radar. Si l’un d’eux glisse, le récit redeviendra celui d’une belle techno en attente de marché.
Une leçon plus large pour la deep tech européenne
On parle souvent d’intelligence artificielle comme si tout l’avenir tenait dans des modèles. Or une partie décisive de l’innovation se joue encore dans des salles où l’on aligne des tampons, dose des résines et mesure des rugosités. Morphotonics rappelle que l’Europe possède des îlots de compétence en lithographie et en optique, hérités de décennies d’industrie de précision. Encore faut-il les financer assez longtemps pour qu’ils atteignent l’échelle.
Le cas est aussi une leçon de patience. Douze années de développement avant une accélération visible, un directeur général arrivé il y a deux ans, une ronde étalée depuis 2024 : rien ici ne ressemble à une application mobile levée en six semaines. Les machines industrielles imposent leur rythme. Les clients aussi. C’est précisément pour cela que le sujet mérite mieux qu’un titre de levée de fonds. Derrière les 40 millions, il y a une tentative de relier deux mondes qui, en apparence, n’ont rien à voir : le verre d’une paire de lunettes et la lumière qui circule entre deux racks de serveurs.
La suite se jouera dans les usines, pas dans les communiqués. Si les waveguides tiennent leurs cadences et si l’optique co-packagée quitte le stade de la validation, Morphotonics aura transformé une spécialité de laboratoire en infrastructure discrète de l’économie visuelle et numérique. Sinon, elle restera ce que trop de deep tech européennes deviennent : une démonstration brillante, en quête d’un volume qui n’arrive jamais tout à fait.