Cyberselfish Revisite Le Techno-Libertarianisme Tech
Imaginez un ouvrage paru au tournant du millénaire, presque oublié des rayons, qui ressurgit soudainement pour éclairer les débats les plus brûlants de notre époque. C’est exactement ce qui arrive à Cyberselfish, le livre de Paulina Borsook. Longtemps considéré comme un document d’une autre ère, il trouve aujourd’hui un nouveau public fasciné par ses analyses visionnaires sur la culture de la Silicon Valley. Pourquoi ce retour fracassant ? Parce que les idées qu’elle dénonçait déjà en 2000 continuent de structurer le monde de la tech, de l’intelligence artificielle aux relations avec le pouvoir politique.
Le Retour Inattendu D’un Livre Prophétique
Paulina Borsook n’avait jamais imaginé que son ouvrage connaîtrait une seconde vie aussi spectaculaire. Après sa parution initiale, le silence s’est installé. Les exemplaires d’occasion se monnaient à quelques dollars, à peine de quoi couvrir les frais d’expédition. Puis, progressivement, les prix ont grimpé. Des universitaires européens l’ont contactée. Des messages spontanés ont fleuri sur les réseaux sociaux. Des lecteurs découvraient un texte qui semblait décrire avec une précision troublante les dérives actuelles.
Gil Durán, auteur de Nerd Reich, a joué un rôle déterminant dans cette résurrection. Il a affirmé que Borsook avait tout vu venir il y a un quart de siècle. Son soutien, combiné à une couverture médiatique croissante, a conduit l’éditeur Tin House à proposer une nouvelle édition enrichie d’une introduction signée par Durán. Le livre n’a pas été modifié. Borsook a tenu à préserver ce témoignage d’une époque précise. Selon elle, toute mise à jour aurait transformé l’œuvre en quelque chose d’autre, diluant sa force documentaire.
Cette réédition arrive à un moment où la tech semble avoir perdu une part de son aura libératrice. Les critiques se multiplient. Les alliances avec certains courants politiques inquiètent. Et soudain, un regard porté depuis les années 1990 devient d’une actualité brûlante.
Les Origines D’une Observation Lucide
Tout commence par hasard, comme souvent dans les parcours d’écriture. Borsook fréquente les milieux technologiques de la Bay Area dès le milieu des années 1980. Elle écoute. Elle observe. Et elle s’étonne. Certaines remarques fusent, empreintes d’un anti-étatisme farouche. Elles contrastent avec ce qu’elle a connu à Pasadena, auprès des scientifiques de Caltech et du JPL. Là-bas, le rôle de la puissance publique dans les grandes avancées était reconnu sans complexes.
Dans la Silicon Valley, une autre mentalité se dessine. Un sentiment de grandeur mêlé d’un rejet instinctif de toute régulation. Borsook se demande comment un secteur qui a tant bénéficié des financements publics, de la recherche fondamentale et des infrastructures peut se montrer aussi hostile à l’État. Cette contradiction devient le fil conducteur de son enquête. Son agent, juste après son MFA à Columbia, l’encourage à transformer cette curiosité en livre. Elle s’y plonge. Le résultat s’apparente davantage à un carnet de voyage qu’à un pamphlet. Des instantanés. Des scènes. Des conversations captées sur le vif.
C’est presque un travelogue de mes tentatives pour comprendre cette influence techno-libertarienne sur la culture de la Silicon Valley.
– Paulina Borsook
Elle insiste sur ce point : son travail n’était pas une attaque frontale, mais une exploration. Une tentative de saisir un ensemble de croyances qui se propageait, parfois de manière souterraine.
Ravers Et Gilders : Deux Faces D’Une Même Pièce
Dans Cyberselfish, Borsook distingue deux sensibilités. Les Ravers, inspirés par des figures comme John Perry Barlow, incarnent une liberté culturelle, un goût pour les expériences, les festivals, les drogues et les explorations identitaires. Les Gilders, nommés d’après George Gilder, représentent un courant plus conservateur, attaché à des valeurs traditionnelles et parfois réactionnaires.
Cette distinction reste pertinente aujourd’hui. On retrouve d’un côté des communautés liées à Burning Man, à l’altruisme efficace ou à certaines expérimentations dans le monde de l’IA. De l’autre, des dirigeants qui affichent des convictions nationales-chrétiennes ou catholiques conservatrices. Les deux coexistent dans la même géographie, souvent au sein des mêmes entreprises. La péninsule vote encore largement démocrate, rappelle Borsook. Mais elle parle de culture, pas d’élections. Et surtout de la classe dirigeante, ces « seigneurs de la tech » dont l’influence dépasse largement les frontières de la Californie.
Les salariés, eux, se trouvent parfois pris au milieu. Certains travaillent pour des figures très polarisantes tout en désapprouvant leurs positions publiques. La précarité de l’emploi et la concentration des opportunités dans quelques secteurs rendent la marge de manœuvre limitée. On s’accroche à son poste. On se concentre sur son projet. On évite de trop questionner l’écosystème global.
Pourquoi Le Techno-Libertarianisme Pose Problème
Beaucoup perçoivent encore la technologie comme un outil d’émancipation capable de contourner les lourdeurs bureaucratiques. Borsook qualifie cette vision de « regard d’un enfant de douze ans ». Elle ne nie pas que l’État puisse commettre des erreurs graves. Elle a grandi dans une génération qui a connu le Vietnam et les opérations secrètes de la CIA. Mais elle souligne une évidence trop souvent occultée : peu de secteurs ont autant profité de l’action publique tout en en souffrant aussi peu.
Les laboratoires, les réseaux, les protocoles fondamentaux, les avancées en informatique ou en matériaux : une part considérable de ce socle repose sur des investissements collectifs. Pourtant, le discours dominant dans certains cercles reste celui de l’évolution spontanée, du laisser-faire absolu. « Laissons les choses évoluer et tout ira bien. » Cette métaphore biologique mal comprise ignore les décennies d’interventions nécessaires pour préserver, par exemple, la pureté des eaux du lac Tahoe. Certains dirigeants fuient les impôts californiens en s’installant du côté nevada, tout en continuant d’apprécier les paysages protégés par une régulation stricte. L’incapacité à relier les points agace profondément Borsook.
Cette attitude s’est cristallisée, selon elle, autour de l’introduction en bourse de Netscape. L’arrivée massive de la finance a transformé les mentalités. Le modèle « construire vite, vendre vite, partir vite » s’est imposé. Même après l’éclatement de la bulle internet, ces idées ont continué de circuler, s’infiltrant dans les nouvelles générations d’entreprises. Des plateformes comme Airbnb ou Uber ont repris le même langage pour justifier leur résistance à toute forme de régulation locale, au détriment parfois des équilibres immobiliers et sociaux des villes.
Une Continuité Plutôt Qu’Une Rupture
Face aux alliances actuelles entre certains dirigeants tech et l’administration Trump, Borsook voit davantage une continuité qu’un basculement brutal. Les attitudes qu’elle décrivait ont simplement gagné en ampleur et en visibilité. La sociopathie comme vertu entrepreneuriale n’est plus un tabou dans certains milieux. La recherche du rendement maximal justifie presque tout.
L’intelligence artificielle s’inscrit parfaitement dans ce schéma. « Nous n’avons pas besoin d’être régulés. Nous sommes les esprits les plus brillants de la planète. » Borsook voit dans la frénésie actuelle autour de l’IA les traits d’un grand système pyramidal, porté davantage par la logique boursière que par une valeur intrinsèque démontrée. Elle cite l’exemple d’une publicité Apple qu’elle juge particulièrement maladroite, où des instruments de musique et des outils créatifs sont broyés pour illustrer la puissance d’un ordinateur. Une image qui tranche avec l’esprit de la célèbre campagne « 1984 ». Même les entreprises autrefois associées à l’émancipation créative semblent avoir perdu leur boussole.
Si l’on accepte la théorie de la valeur actionnariale comme unique boussole, alors tout s’explique. Les choix les plus discutables deviennent rationnels dès lors qu’ils font monter le cours de l’action. Cette logique n’est pas nouvelle. Elle s’est simplement amplifiée avec les sommes colossales injectées dans le secteur.
Peut-On Espérer Un Changement De L’Intérieur ?
Beaucoup de jeunes ingénieurs ou développeurs se reconnaissent dans la critique de Borsook. Ils ne partagent pas les visions de figures comme Peter Thiel ou Elon Musk. Ils aimeraient construire autrement. Mais le paysage économique s’est resserré. L’essentiel des investissements se concentre sur l’IA et, dans une moindre mesure, sur les applications militaires. Les financements publics se tarissent. Les structures non lucratives peinent. Les petites entreprises bootstrapées, qui vivaient de leurs revenus sans obligation de croissance exponentielle, semblent plus rares.
Borsook avoue son impuissance face aux questions des étudiants. Elle les admire. Elle voudrait les encourager. Mais les chemins clairs manquent. Elle reste néanmoins persuadée de l’ingéniosité humaine. Des niches existent peut-être encore. Des entreprises tournées vers les technologies appropriées pourraient émerger. Quant aux grandes plateformes, elles sont suffisamment pragmatiques pour changer de cap si les alliances actuelles deviennent un handicap. La morale n’entre pas vraiment en ligne de compte. Seul l’intérêt compte.
Cette lucidité froide n’empêche pas une forme d’espoir. Si suffisamment de personnes au sein de ces organisations refusent le discours dominant, des espaces de respiration peuvent s’ouvrir. Des projets peuvent se détacher. Des cultures alternatives peuvent survivre ou renaître.
Un Héritage Qui Continue De Parler
Le principal mérite de Cyberselfish réside dans sa capacité à mettre en lumière ce que beaucoup préféraient laisser dans l’ombre. Alors que les récits dominants des années 1990 célébraient sans réserve l’esprit innovant de la Valley, Borsook posait des questions dérangeantes. Elle n’était pas seule à remarquer une certaine philosophie libertarienne. Steven Levy et d’autres l’avaient perçu. Mais elle l’a isolée, examinée, contextualisée avec une attention particulière.
John Markoff a rappelé récemment que la Silicon Valley est multiculturelle, non pas au sens ethnique, mais au sens des sous-cultures qui s’y côtoient. Le courant counterculturel existe bel et bien. Borsook ne le nie pas. Elle s’intéresse simplement à l’autre filon, celui qui a progressivement gagné en influence sur les élites économiques et, par extension, sur la société dans son ensemble.
Aujourd’hui, alors que les débats sur la régulation de l’IA, la concentration du pouvoir technologique et les liens entre tech et politique s’intensifient, ce livre d’il y a vingt-cinq ans offre un éclairage précieux. Il rappelle que les idées ont une histoire. Qu’elles se transmettent, se transforment, s’amplifient. Et qu’ignorer leurs racines rend plus difficile toute tentative de correction.
Paulina Borsook n’a pas publié de second ouvrage. Après Cyberselfish, le silence s’est fait autour d’elle. Personne ne semblait intéressé par ce qu’elle pouvait encore écrire, que ce soit sur la tech ou sur autre chose. Le regain d’intérêt actuel la surprend autant qu’il la touche. Il prouve qu’un texte solide, même resté longtemps en sommeil, peut retrouver sa pertinence lorsque le monde rattrape ses analyses.
La Silicon Valley a produit d’extraordinaires innovations. Personne ne le conteste. Mais elle a aussi véhiculé une culture d’entreprise marquée par un certain détachement des responsabilités collectives. Comprendre cette culture, ses racines et ses mécanismes reste indispensable pour quiconque souhaite penser l’avenir technologique autrement. Cyberselfish n’apporte pas de solutions toutes faites. Il offre quelque chose de plus rare : une cartographie claire d’un territoire idéologique encore largement dominant. Et c’est précisément pour cette raison que sa réédition arrive à point nommé.
Dans un contexte où les décisions prises dans quelques bureaux de la Bay Area influencent des milliards de vies, relire Borsook n’est pas un exercice nostalgique. C’est un acte de lucidité. Une manière de se rappeler que les récits que l’on se raconte sur l’innovation, la liberté et le progrès ne sont jamais neutres. Ils portent en eux des visions du monde, des préférences politiques et des rapports au collectif. Les déchiffrer reste le premier pas vers d’éventuelles alternatives.