Budget 2026 Canada : Quels Impacts Pour La Tech
Alors que le premier ministre Mark Carney s’apprête à déposer son deuxième budget fédéral ce jeudi vers 16 h (heure de l’Est), le milieu de l’innovation canadienne observe chaque signal avec attention. Après un premier exercice budgétaire globalement salué par les acteurs de la tech, l’attente est forte. On parle d’entrepreneurs, de résilience économique face aux chocs extérieurs et de secteurs stratégiques. Pourtant, un observateur proche du dossier résume l’ambiance d’une phrase : « Tout est prioritaire, donc rien n’est prioritaire. » Entre les demandes pressantes des groupes d’investisseurs, des entreprises spatiales, des spécialistes de l’IA et des fintechs, que faut-il réellement attendre de ce Budget 2026 pour le Canada technologique ?
Un budget sous le signe de l’entrepreneuriat et de la résilience
Le ministre des Finances François-Philippe Champagne a récemment affirmé que ce budget serait « centré sur les entrepreneurs ». Cette déclaration a ravivé les espoirs d’un écosystème qui multiplie les propositions depuis plusieurs mois. La stratégie de sécurité nationale récemment publiée place d’ailleurs la technologie au cœur des priorités nationales. On y retrouve l’IA de pointe, les minéraux critiques, la défense, l’énergie, les transports, les produits pharmaceutiques, les biotechnologies, la sécurité alimentaire et les systèmes financiers.
Le sommet Canada-Union européenne a également ouvert la voie à des projets d’infrastructure majeurs, notamment un câble de données sous-marin reliant le Canada à l’Europe. Ces éléments donnent des indices, mais ils ne précisent pas encore quels secteurs bénéficieront des enveloppes les plus importantes. Le gouvernement a peu communiqué sur des mesures concrètes nouvelles pour l’innovation. Les attentes se concentrent donc sur quelques dossiers précis : un mécanisme de report d’impôt sur les gains en capital, un soutien massif au secteur spatial et une mise à jour du plan d’immigration.
La fiscalité au cœur des demandes des investisseurs et des PME
Les associations d’investisseurs et de startups réclament depuis longtemps des outils fiscaux capables de rendre le Canada plus attractif. Le Conseil des innovateurs canadiens, la CVCA (Canadian Venture Capital & Private Equity Association), la NACO (National Angel Capital Organization) et d’autres groupes ont lancé une campagne pour obtenir un régime similaire au Qualified Small Business Stock américain. Ils demandent aussi un report d’imposition sur les gains en capital lorsque les produits de cession sont réinvestis dans une autre entreprise canadienne.
Build Canada va plus loin en proposant de ne taxer que les profits distribués et non les bénéfices réinvestis. De son côté, la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante (CFIB) souhaite une baisse du taux d’imposition des petites entreprises de 9 % à 6 %, ainsi qu’un élargissement du seuil préférentiel de 500 000 $ à 700 000 $ de revenu.
Nous sommes prudemment optimistes quant aux avancées possibles sur les mesures fiscales que nous proposons.
– Benjamin Bergen, PDG de la CVCA
Claudio Rojas, de la NACO, souligne également que le gouvernement envoie des signaux encourageants. Le ministre Champagne a d’ailleurs indiqué que les difficultés fiscales des petites entreprises seraient ciblées. Ces mesures, si elles se concrétisent, pourraient modifier significativement le paysage de l’investissement en capital-risque et du réinvestissement des entrepreneurs canadiens.
Espace et défense : des centaines de millions attendus pour le lancement spatial
Le secteur de la défense technologique et de l’aérospatiale multiplie les demandes de clarification et d’accélération des processus d’achat public. Dominion Dynamics, qui aspire au statut de néoprime, souhaite que le seuil des contrats attribués via l’Agence d’investissement en défense soit abaissé à 25 millions de dollars. L’entreprise réclame aussi des modèles d’approvisionnement plus agiles pour les logiciels et les technologies avancées.
Du côté spatial, Kepler Communications demande l’application du cadre Build-Partner-Buy à l’espace et plus de clarté sur la sélection des partenaires stratégiques. Une coalition regroupant notamment Maritime Launch Services et Reaction Dynamics va plus loin : elle réclame une véritable stratégie industrielle spatiale nationale et un engagement du gouvernement à devenir le premier client des entreprises spatiales canadiennes.
Les sources proches du dossier indiquent que le budget pourrait contenir davantage d’annonces pour le spatial que de nouveaux engagements nets pour la défense pure. On attend en particulier plusieurs centaines de millions de dollars destinés aux efforts de lancement spatial souverain. Le Canada ne dispose toujours pas de capacité de lancement nationale complète. Le gouvernement a déjà engagé plus de 200 millions de dollars via les enveloppes de défense pour des entreprises travaillant sur cette capacité. Un contrat de 20 millions de dollars a été signé avec NordSpace pour l’accès à son site de lancement à Terre-Neuve sur dix ans.
Intelligence artificielle : infrastructure souveraine et adoption
L’écosystème IA canadien pousse pour le développement d’une base industrielle souveraine. Le Conseil des innovateurs canadiens recommande la création de capacités de calcul nationales, un meilleur accès à des données de haute qualité et des règles d’approvisionnement privilégiant les solutions canadiennes. L’Institut Bouclier canadien propose quant à lui la mise en place d’une entité stratégique de calcul souverain accessible aux entreprises du pays.
D’autres voix se concentrent sur l’adoption. CPA Canada demande un renforcement de la gouvernance responsable de l’IA et suggère un crédit d’impôt pour les investissements numériques et IA afin d’encourager les petites entreprises à intégrer ces technologies.
Beaucoup de ces demandes figuraient déjà dans la stratégie fédérale sur l’IA publiée en juin. Le gouvernement a également déployé la stratégie de calcul souverain de 2,4 milliards de dollars annoncée en 2024, complétée sous le mandat de Mark Carney. Des millions ont été alloués via le Fonds d’accès au calcul IA. Une condition de l’investissement fédéral de 1,6 milliard de dollars dans Cohere exigeait que l’entreprise investisse au moins 1,7 milliard de dollars dans de nouvelles infrastructures de calcul au Canada d’ici 2030.
Quantum et deep tech : poursuivre l’élan ou changer d’échelle
L’industrie quantique canadienne souhaite davantage de financement pour construire un ordinateur quantique à grande échelle. Quantum Industry Canada demande un soutien opérationnel renforcé et le renouvellement de la stratégie nationale quantique. Photonic, membre du Programme des champions quantiques canadiens (CQCP), veut le maintien de ce programme. Zero Point Cryogenics plaide pour que toute la chaîne d’approvisionnement quantique, y compris ses technologies de congélation cryogénique, soit intégrée à ce dispositif.
D’autres secteurs du deep tech réclament une attention accrue. Le Conseil canadien des semi-conducteurs souhaite une stratégie nationale sur les semi-conducteurs et la photonique, accompagnée d’engagements financiers. General Fusion, de son côté, appelle à une stratégie nationale sur l’énergie de fusion.
Le gouvernement a déjà engagé plus de 330 millions de dollars dans l’industrie quantique dans le budget précédent. Au-delà du déploiement des fonds du CQCP, peu de nouveaux signaux ont été envoyés. Le ministre de l’IA et de l’innovation numérique, Evan Solomon, a déclaré en mai que le Canada ne poursuivrait pas de stratégie nationale distincte sur les semi-conducteurs, certains éléments étant couverts par la stratégie IA. Le gouvernement a toutefois annoncé l’ouverture de l’installation fédérale de semi-conducteurs d’Ottawa aux investissements privés, sans annonce concrète à ce jour.
FinTech : ouvrir enfin le système financier
Le secteur des technologies financières attend la concrétisation de mesures annoncées depuis longtemps. Fintechs Canada, Neo Financial et EQ Bank demandent la mise en œuvre rapide d’un système de finance ouverte. Ces mêmes acteurs, ainsi que Payments Canada, souhaitent une accélération du déploiement du Real-Time Rail (RTR).
Wealthsimple milite pour l’interdiction des frais de transfert de comptes d’investissement et de régimes enregistrés, mesure annoncée l’an dernier. Sur le volet crypto, le Canadian Web3 Council et Shakepay recommandent un assouplissement du langage autour de l’interdiction des intérêts et rendements sur les stablecoins.
Le budget précédent s’était engagé à construire un système financier compétitif et innovant, en avançant sur la finance ouverte, le RTR et les stablecoins. Il reste maintenant à finaliser les règlements et à fixer des dates précises de mise en service. Les projets de règlement sur les stablecoins prévoient déjà une exception partielle pour les rendements basés sur l’activité transactionnelle. Mercredi encore, le gouvernement a fait un premier pas vers l’interdiction des frais de transfert de comptes dans les banques sous réglementation fédérale, une avancée saluée par Michael Katchen, PDG de Wealthsimple.
Immigration et talent : un plan triennal sous surveillance
Après le resserrement des politiques d’immigration, les groupes d’affaires demandent un plan qui favorise l’arrivée de travailleurs qualifiés et la montée en compétences de la main-d’œuvre existante. La CFIB et d’autres associations souhaitent un plus grand contrôle provincial sur les niveaux d’immigration, estimant que certains secteurs peinent à recruter. La Chambre de commerce du Canada propose une approche différenciée selon les régions plutôt qu’une simple hausse ou baisse globale.
Pour les startups, le Conseil des innovateurs canadiens réclame un programme de visa de démarrage plus concurrentiel. Celui-ci avait été suspendu en décembre dernier. L’idée est d’offrir d’abord une résidence temporaire, avec un chemin vers la permanence lié à la performance de l’entreprise. La CVCA appuie cette demande, notamment via un projet pilote entrepreneurial privilégiant les secteurs à fort potentiel de croissance.
Le gouvernement doit présenter dans le budget un plan d’immigration pour les trois prochaines années. Selon plusieurs analyses, il n’est pas encore clair si ce plan marquera une hausse significative des volumes ou maintiendra le statu quo.
Ce que le Budget 2026 pourrait réellement changer
Le Budget 2026 intervient dans un contexte où le Canada cherche à renforcer sa souveraineté technologique et sa résilience économique. Les signaux envoyés par la stratégie de sécurité nationale et par les investissements déjà engagés dans le calcul IA et le spatial montrent une volonté de soutenir des secteurs jugés critiques. Pourtant, l’absence de communication claire sur de nouvelles mesures crée une incertitude.
Les mesures fiscales attendues sur le report des gains en capital et le régime des petites entreprises pourraient avoir un effet levier important sur le capital disponible pour les startups. Un engagement massif en faveur du lancement spatial souverain renforcerait une filière encore naissante mais stratégique. La poursuite des investissements dans l’IA et le quantum, même sans annonces spectaculaires, permettrait de consolider les avancées déjà réalisées.
Du côté de la fintech, la finalisation des règlements sur la finance ouverte et le RTR serait un signal fort de modernisation du système financier. Enfin, un plan d’immigration plus ciblé sur les talents et les fondateurs de startups pourrait répondre à l’un des principaux freins identifiés par les entrepreneurs.
Tout reste encore à confirmer ce jeudi. Les acteurs de la tech canadienne espèrent que le discours centré sur les entrepreneurs se traduira par des actions concrètes et mesurables. Dans un environnement mondial de plus en plus concurrentiel, chaque décision budgétaire compte pour positionner le Canada comme un acteur crédible de l’innovation. L’écosystème attend désormais de voir si « tout est prioritaire » se transformera en choix stratégiques clairs et financés.
Le Budget 2026 ne sera pas seulement un exercice comptable. Il dessinera, pour les prochaines années, la capacité du pays à attirer les investissements, à retenir ses talents et à bâtir des technologies souveraines. Les startups, les investisseurs et les chercheurs suivront attentivement chaque ligne pour évaluer si le Canada choisit réellement de jouer dans la cour des grands de la tech mondiale.