Allbirds Ferme Ses Derniers Magasins SF
Imaginez une paire de chaussures en laine de mérinos, ultra-confortable, vendue comme la réponse éthique et écologique aux baskets traditionnelles. Imaginez ensuite ces mêmes chaussures portées par des milliers d’employés de startups de la Silicon Valley, devenues presque un uniforme officieux entre 2016 et 2019. Aujourd’hui, en février 2026, le dernier magasin Allbirds de San Francisco baisse définitivement le rideau. Une page se tourne, et pas seulement pour une marque.
La fin d’un symbole de la Silicon Valley
Allbirds n’était pas seulement une marque de chaussures. C’était un phénomène culturel. À son apogée, enfiler des Allbirds revenait à afficher son appartenance à une certaine vision du progrès : durable, minimaliste, décontractée mais chère. La startup californienne a su capter l’air du temps mieux que quiconque à l’époque.
Mais les modes passent, les valorisations s’effondrent et les habitudes de consommation mutent. Ce qui semblait indémodable en 2018 apparaît aujourd’hui comme le vestige d’une autre époque. Celle où l’on croyait encore que le confort éthique pouvait rimer avec croissance infinie.
Un parcours fulgurant suivi d’un atterrissage brutal
Fondée en 2015, Allbirds a connu une ascension fulgurante. En quelques années seulement, la marque est passée du statut de projet Kickstarter à celui de licorne valorisée à plus d’un milliard de dollars. Son entrée en bourse en 2021, sous le ticker BIRD, avait tout du conte de fées moderne.
Pourtant, dès 2022, les signaux d’alerte s’étaient multipliés : croissance ralentie, stocks qui s’accumulent, magasins qui ne parviennent pas à rentabiliser leur emplacement premium. La pandémie, puis l’inflation, ont fini d’achever un modèle économique déjà fragile.
Cette décision représente une étape importante pour Allbirds alors que nous avançons vers une croissance rentable dans le cadre de notre stratégie de redressement.
– Joe Vernachio, CEO d’Allbirds
Derrière cette phrase corporate polie se cache une réalité beaucoup plus crue : la quasi-totalité des points de vente physiques américains et une grande partie des internationaux sont jugés non rentables. Seuls deux outlets aux États-Unis et deux magasins pleine-tarif à Londres survivront.
Pourquoi le retail physique a-t-il autant souffert chez Allbirds ?
Plusieurs facteurs expliquent cette hémorragie de magasins :
- Des loyers exorbitants dans des emplacements premium (Union Square à San Francisco, Fifth Avenue à New York…)
- Une conversion en ligne très forte : les clients préféraient souvent commander directement sur le site
- Une offre produit relativement étroite qui ne justifiait pas toujours le déplacement en magasin
- La montée en puissance des concurrents low-cost qui proposent des alternatives « durables » à moitié prix
Le e-commerce représente aujourd’hui plus de 70 % des ventes d’Allbirds. Dans ce contexte, maintenir un réseau de boutiques coûteuses est devenu insoutenable.
La nostalgie d’une époque révolue
Avec la fermeture des derniers magasins Allbirds à San Francisco, c’est tout un chapitre de la culture tech qui se referme. Les hoodies Patagonia, les MacBook Pro autocollant-laden, les cafés à 7 $ et les Allbirds grises étaient les marqueurs d’une certaine insouciance économique.
Aujourd’hui, l’ambiance est différente. Les startups se concentrent sur l’IA, les levées de fonds se raréfient et même les plus chanceux portent désormais des Oura Rings plutôt que des baskets en laine. Le confort reste roi, mais il s’est digitalisé.
La chute d’Allbirds illustre parfaitement ce basculement : on ne rêve plus de licornes confortables, on rêve d’efficacité maximale et de rentabilité immédiate. Les symboles ont changé. Les sneakers en mérinos ont cédé la place aux wearables qui mesurent chaque pas, chaque battement de cœur, chaque minute de sommeil.
Et maintenant ? L’avenir d’Allbirds en mode digital only
La marque n’a pas disparu. Loin de là. Les chaussures restent disponibles en ligne et continuent de séduire une clientèle fidèle à la recherche de confort et d’un minimum d’éthique. Mais le virage est clair : Allbirds mise désormais tout sur le digital, les partenariats et l’innovation produit.
Parmi les pistes explorées récemment :
- Développement de nouvelles matières encore plus durables
- Collections capsules en collaboration avec des créateurs
- Renforcement de la personnalisation en ligne
- Focus accru sur les marchés internationaux à fort potentiel
Reste à savoir si ces ajustements suffiront à inverser la tendance. Avec une capitalisation boursière tombée sous les 35 millions de dollars en 2026, la marge de manœuvre est mince.
Leçons pour les autres startups « durables »
L’histoire d’Allbirds est un avertissement pour toutes les marques qui misent sur le storytelling écologique et le positionnement premium sans avoir solidement verrouillé leur modèle économique.
Les points clés à retenir :
- Le greenwashing ne suffit plus : les consommateurs demandent des preuves concrètes
- Le retail physique doit être rentable dès le départ ou très rapidement
- Une valorisation élevée n’est pas une assurance-vie
- La fidélité à une communauté ne remplace pas une stratégie financière solide
Dans un environnement où chaque dollar compte double, les startups qui survivent sont celles qui savent tailler dans le superflu tout en préservant ce qui fait leur identité profonde.
Une ère se termine, une autre commence
La fermeture des derniers magasins Allbirds de San Francisco n’est pas seulement la fin d’un réseau de distribution. C’est la fin symbolique d’une certaine idée de la réussite dans la tech : celle où l’on pouvait vendre du confort cher à des gens qui pensaient que l’argent ne s’arrêterait jamais de couler.
Demain, les symboles seront différents. Peut-être des bagues connectées, des lunettes AR minimalistes ou des baskets imprimées en 3D à la demande. Mais une chose est sûre : le confort restera une valeur cardinale. Il aura simplement changé de forme et de prix.
En attendant, on peut encore commander ses dernières paires de Tree Runners ou de Wool Runners en ligne. Et se souvenir, le temps d’un clic, de cette époque pas si lointaine où une paire de chaussures pouvait résumer toute une philosophie de vie.
Une époque où l’on croyait encore que le futur serait doux, moelleux et surtout… très confortable.