Anthropic Critique Nvidia à Davos
Imaginez une scène rare au cœur de Davos, ce lieu où les puissants de la planète se retrouvent chaque année pour discuter du futur. Un dirigeant d’une des startups les plus en vue de l’intelligence artificielle monte sur scène et, sans détour, accuse frontalement l’un de ses principaux partenaires et investisseurs. Le silence qui suit est presque palpable. Ce dirigeant, c’est Dario Amodei, PDG d’Anthropic. Et la cible de ses critiques ? Nvidia, le géant incontesté des puces pour l’IA.
Quand le patron d’Anthropic compare Nvidia à un vendeur d’armes nucléaires
En janvier 2026, lors d’une session au World Economic Forum, Dario Amodei a tenu des propos qui ont fait l’effet d’une bombe dans l’écosystème tech. Interrogé sur la récente autorisation américaine d’exporter certaines puces avancées Nvidia (notamment les H200) vers la Chine, il n’a pas mâché ses mots.
Pour lui, cette décision est une erreur stratégique majeure. Il a même poussé la comparaison jusqu’à dire que c’était « un peu comme vendre des armes nucléaires à la Corée du Nord en se vantant que Boeing avait fabriqué les coques ».
Je pense que c’est fou. C’est un peu comme vendre des armes nucléaires à la Corée du Nord et [se vanter que] Boeing a fabriqué les coques.
– Dario Amodei, PDG d’Anthropic, à Davos en janvier 2026
Cette analogie choc n’est pas sortie de nulle part. Elle reflète une inquiétude profonde chez certains acteurs de l’IA : la diffusion incontrôlée de technologies de pointe pourrait accélérer dangereusement les capacités chinoises en intelligence artificielle.
Pourquoi Anthropic s’inquiète autant des puces exportées
Amodei ne conteste pas seulement une décision politique. Il pointe du doigt un enjeu existentiel pour l’Occident. Selon lui, les États-Unis conservent encore plusieurs années d’avance sur la Chine dans la conception et la fabrication des semi-conducteurs les plus avancés. Pourquoi alors leur livrer des composants qui, même s’ils ne sont pas les tout derniers modèles, restent extrêmement puissants pour entraîner des modèles d’IA ?
Il a décrit les futurs systèmes d’IA comme une « nation de génies enfermée dans un data center ». Imaginez, dit-il, 100 millions d’entités plus intelligentes que n’importe quel prix Nobel, toutes sous le contrôle d’un seul pays. Cette vision dystopique explique pourquoi il considère que chaque puce compte.
Un paradoxe étonnant : critiquer son principal fournisseur de GPU
Ce qui rend la sortie d’Amodei encore plus surprenante, c’est le lien très étroit qui unit Anthropic à Nvidia. Le leader des GPU fournit les cartes qui font tourner les modèles Claude. Mieux encore : fin 2025, Nvidia a annoncé un investissement massif pouvant atteindre 10 milliards de dollars dans Anthropic, assorti d’un partenariat technologique profond.
Autant dire qu’attaquer ainsi son investisseur et fournisseur stratégique n’est pas banal dans le petit monde de la tech. Pourtant, Amodei semble avoir parlé sans filtre, porté par une conviction que l’enjeu dépasse largement les intérêts commerciaux.
Les arguments en faveur d’un durcissement des restrictions
Pour comprendre la position d’Anthropic, il faut revenir sur plusieurs éléments clés :
- Les puces H200, même bridées, restent très performantes pour l’entraînement de grands modèles de langage.
- La Chine investit massivement dans ses propres alternatives (Huawei, Biren, etc.), mais reste dépendante des technologies occidentales pour les nœuds les plus avancés.
- Chaque mois gagné par les labs américains est considéré comme précieux dans une course où l’avance technologique peut se compter en semaines.
- Les risques de prolifération militaire ou de surveillance massive via l’IA sont jugés très élevés par certains experts.
Ces points nourrissent le discours alarmiste d’Amodei. Pour lui, assouplir les règles aujourd’hui, c’est prendre le risque de regretter demain.
Et si c’était une stratégie assumée ?
Certains observateurs estiment qu’Amodei n’a pas parlé à la légère. Anthropic jouit aujourd’hui d’une position très solide : valorisation dans les centaines de milliards, levées de fonds records, et un modèle Claude qui séduit particulièrement les développeurs pour sa fiabilité sur des tâches complexes.
Dans ce contexte, le dirigeant peut se permettre une certaine liberté de ton. Il sait que l’entreprise n’est plus à la merci d’un seul partenaire et que la communauté tech valorise souvent la franchise sur les sujets de fond.
Quelles conséquences pour l’écosystème IA ?
La sortie de Davos pourrait avoir plusieurs répercussions :
- Renforcer le débat sur les contrôles à l’exportation aux États-Unis.
- Créer une légère distance publique entre Anthropic et Nvidia, même si la collaboration technique se poursuit.
- Encourager d’autres voix dans l’industrie à s’exprimer plus franchement sur les risques géopolitiques de l’IA.
- Donner des arguments supplémentaires aux faucons de Washington qui militent pour un embargo encore plus strict.
Mais pour l’instant, le marché semble avoir relativisé l’événement. Les cours de Nvidia n’ont pas vraiment tremblé, signe que les investisseurs considèrent cette passe d’armes comme un épiphénomène dans une relation par ailleurs très lucrative pour les deux parties.
Une nouvelle ère où les dirigeants parlent sans filtre
Ce qui frappe le plus dans cet épisode, c’est peut-être la liberté de parole affichée par Amodei. À une époque où les startups IA lèvent des dizaines de milliards et atteignent des valorisations folles en quelques années, les rapports de force ont changé.
Les fondateurs ne se sentent plus obligés de ménager leurs investisseurs ou partenaires stratégiques quand ils estiment que l’enjeu est civilisationnel. L’intelligence artificielle n’est plus seulement une technologie : elle est devenue un sujet de souveraineté nationale et de survie stratégique.
Dans ce nouveau paysage, les déclarations choc ne sont plus des dérapages. Elles deviennent parfois des signaux délibérés, destinés à alerter les décideurs politiques et à forcer le débat public.
Vers un découplage technologique inévitable ?
Que l’on partage ou non l’analyse d’Amodei, une chose est sûre : la tension autour des semi-conducteurs et de l’IA ne va pas disparaître. Chaque nouvelle génération de puces relance le débat sur ce qui doit rester « domestique » et ce qui peut être exporté.
La Chine accélère ses efforts d’autonomie. Les États-Unis resserrent progressivement leur étau réglementaire. Et au milieu, des acteurs comme Anthropic et Nvidia tentent de naviguer entre impératifs commerciaux et considérations géopolitiques.
Le coup de gueule de Davos n’est sans doute que le début d’une série de prises de position très tranchées de la part des leaders de l’IA. À mesure que les modèles deviennent plus puissants, les discours le deviennent aussi.
Et si la vraie rupture n’était pas seulement technologique, mais bien dans la manière dont les acteurs du secteur assument désormais de parler de pouvoir, de risque et d’avenir de l’humanité ?
Une chose est certaine : on n’a pas fini d’entendre parler de cette fracture entre profits immédiats et prudence stratégique de long terme.