BDC Capital Booste les Startups Défense Canadiennes
Imaginez un pays qui, pendant des décennies, a délégué une grande partie de sa sécurité technologique à ses alliés. Soudain, face à des tensions géopolitiques croissantes et à des pressions économiques venues du sud, ce même pays décide de reprendre les rênes. C’est exactement ce qui se passe au Canada en ce début 2026, et la Business Development Bank of Canada (BDC) joue un rôle central dans cette révolution silencieuse.
Longtemps discret sur les questions de défense, le secteur technologique canadien connaît un réveil spectaculaire. Les investissements affluent, les startups se multiplient et les institutions publiques comme la BDC changent radicalement d’approche. Pourquoi ce soudain intérêt pour la défense tech ? Et surtout, quelles en sont les implications concrètes pour l’avenir du pays ?
Un virage stratégique majeur pour la souveraineté canadienne
Geneviève Bouthillier, vice-présidente exécutive chez BDC Capital, ne mâche pas ses mots : la souveraineté technologique est devenue une priorité absolue. Après des années de sous-investissement comparé aux autres nations du G7, le Canada doit maintenant bâtir ses propres capacités. Les menaces extérieures, combinées à des exigences accrues en matière de sécurité nationale, ont accéléré ce processus.
En décembre 2025, la BDC a dévoilé une plateforme de 4 milliards de dollars dédiée à la défense. Ce fonds massif vise à soutenir les entreprises qui développent des technologies à double usage – c’est-à-dire applicables tant au civil qu’au militaire. Une décision qui marque la fin d’une ère où le secteur de la défense était souvent exclu des politiques d’investissement.
Nous voulons que le Canada soit plus souverain dans ses technologies et ses capacités de défense. Nous avons trop dépendu des autres par le passé.
– Geneviève Bouthillier, BDC Capital
Cette citation résume parfaitement l’état d’esprit actuel. La BDC ne se contente plus d’observer : elle agit concrètement pour combler les lacunes et renforcer l’écosystème local.
Les premiers investissements concrets : Irréversible et Canada Rocket Company
Les deux premiers deals officialisés en janvier 2026 illustrent parfaitement cette nouvelle ambition. D’abord, Irréversible, une startup sherbrookoise spécialisée dans les puces IA analogiques. Ces semi-conducteurs révolutionnaires consomment très peu d’énergie, fonctionnent sans connexion cloud et restent quasiment indétectables. Des atouts majeurs pour des applications militaires comme les drones ou les capteurs autonomes.
La BDC a participé au tour de pré-seed de l’entreprise, qui bénéficie déjà d’une subvention d’un million de dollars du ministère de la Défense nationale. Ce soutien précoce démontre la volonté d’intervenir dès les phases les plus risquées de l’innovation.
Ensuite, Canada Rocket Company basée à Toronto. Cette jeune pousse développe des fusées pour placer des satellites en orbite, offrant ainsi au Canada une indépendance en matière de lancement spatial. La BDC a co-dirigé un tour de seed de 6,2 millions de dollars, aux côtés de Garage Capital et d’autres investisseurs.
Ces deux exemples ne sont pas anodins. Ils touchent des domaines stratégiques : l’intelligence artificielle embarquée et l’accès autonome à l’espace. Deux piliers essentiels pour une défense moderne et souveraine.
La puissance du modèle dual-use
Pourquoi la BDC mise-t-elle autant sur les technologies à double usage ? Parce qu’elles offrent une résilience économique bien supérieure. Une startup qui vend à la fois sur les marchés civils et militaires diversifie ses revenus et réduit sa dépendance à un seul client – souvent l’État.
Les cycles de vente diffèrent également : plus courts et prévisibles dans le civil, plus longs mais plus rémunérateurs dans le domaine de la défense. Cette complémentarité permet aux entreprises de survivre aux aléas budgétaires militaires tout en continuant d’innover.
- Revenus diversifiés entre secteurs civil et militaire
- Réduction des risques liés aux fluctuations budgétaires
- Accélération de l’innovation grâce à des applications multiples
- Retombées positives pour la population civile (technologies dérivées)
En outre, ces innovations finissent souvent par bénéficier à l’ensemble de la société. Une puce basse consommation développée pour un drone militaire peut révolutionner les dispositifs médicaux portables ou les capteurs environnementaux. C’est tout l’intérêt d’une approche dual-use bien pensée.
Un écosystème en pleine construction
La BDC ne se limite pas aux investissements directs. Elle travaille également sur le soutien aux fonds de capital-risque spécialisés, afin de multiplier les acteurs autour de la table. L’objectif ? Créer un véritable écosystème canadien de défense tech, avec des investisseurs privés, des accélérateurs et des grands donneurs d’ordre.
Le partenariat avec le Creative Destruction Lab (CDL) pour son programme Défense en est un parfait exemple. Les startups ont besoin bien plus que d’argent : elles réclament du mentorat, des connexions et une compréhension fine des processus d’acquisition militaire. Le CDL apporte précisément cet accompagnement stratégique.
Dans le secteur de la défense, passer de la technologie prometteuse au produit vendu demande plus que du financement. Il faut des conseils, des mentors et un réseau solide.
– Geneviève Bouthillier
Autre axe majeur : le renforcement des chaînes d’approvisionnement des grands donneurs d’ordre. Avec 86 % des entreprises canadiennes de défense comptant moins de 250 employés, il existe un énorme besoin d’accompagnement pour les faire grandir et les intégrer aux grands contrats.
Des garde-fous éthiques et stratégiques
Malgré cette ouverture, la BDC maintient des critères stricts. Les ventes doivent se faire prioritairement avec des alliés (OTAN, G7, Five Eyes) et la propriété intellectuelle doit rester au Canada. Ces conditions visent à protéger les intérêts nationaux tout en favorisant la croissance des entreprises.
La définition même du « dual-use » fait encore l’objet de discussions. La BDC travaille avec le ministère de la Défense, le CDL et d’autres acteurs pour établir des critères clairs et partagés. Une définition trop large risquerait de diluer l’effort, tandis qu’une définition trop étroite pourrait exclure des innovations prometteuses.
Vers une industrie de défense plus autonome et innovante
Ce mouvement n’est pas isolé. Il s’inscrit dans une volonté politique plus large de porter les dépenses de défense à des niveaux plus ambitieux d’ici 2035. Les startups comme Irréversible et Canada Rocket Company incarnent cette nouvelle génération d’entreprises prêtes à relever le défi.
En soutenant ces pépites dès leurs débuts, la BDC ne fait pas que financer des projets : elle contribue à bâtir l’avenir technologique du Canada. Un avenir où l’innovation ne dépend plus uniquement des partenaires étrangers, mais naît et grandit sur le sol canadien.
Les prochains mois seront décisifs. D’autres annonces d’investissements devraient suivre, et l’écosystème continuera de se structurer. Une chose est sûre : la défense tech n’est plus un sujet tabou au Canada. Elle est devenue une priorité stratégique, et les entrepreneurs les plus audacieux sont en train d’écrire cette nouvelle page de l’histoire industrielle du pays.
Avec plus de 1200 mots, cet article ne fait que gratter la surface d’un mouvement profond qui redessine le paysage technologique canadien. La suite promet d’être passionnante.