BDC Critiquée par les Investisseurs Canadiens
Imaginez que vous êtes un investisseur privé qui a passé des années à bâtir un fonds, à convaincre des institutionnels, à dénicher les pépites de demain… et qu’un géant financé par l’argent public se retrouve soudain sur toutes les meilleures opportunités, parfois juste devant vous. C’est un peu le sentiment qui anime une partie de l’écosystème canadien du capital-risque depuis plusieurs années. Et en 2023, le gouvernement fédéral a décidé de poser la question cash : que pensez-vous vraiment de la BDC ?
Le résultat ? Un rapport assez rare par sa franchise, commandé à un think tank indépendant, le DEEP Centre, et qui compile les retours anonymes de 25 investisseurs sérieux. BetaKit a mis la main dessus et les conclusions sont sans détour. Trois ans plus tard, en 2026, la plupart des griefs sont toujours d’actualité… et les recommandations phares n’ont jamais été mises en œuvre.
Quand le principal bailleur public devient aussi le concurrent numéro un
Le reproche le plus fréquent revient comme un refrain : la BDC Capital ne se contente plus de jouer les catalyseurs discrets en investissant dans des fonds privés. Elle est devenue un acteur direct ultra-actif, avec ses propres véhicules d’investissement sectoriels qui entrent en compétition frontale avec les général partners (GP) canadiens.
En 2025 et début 2026, on a vu défiler les annonces : un fonds deeptech / dual-use orienté défense, un retour annoncé dans les sciences de la vie avec au moins 100 M$ en direct, sans compter les véhicules déjà existants. Pour beaucoup, c’est trop.
« Ils sont maintenant notre principal concurrent. Si ça continue, ils sont devenus le Goliath du growth capital au Canada. »
– Un investisseur anonyme interrogé en 2023
Ce sentiment de « crowding out » (éviction du privé) est particulièrement vif chez les fonds de venture debt, les growth funds et les managers émergents qui peinent déjà à boucler leurs levées.
Direct vs Indirect : le débat qui ne s’éteint pas
La logique officielle de la BDC est limpide : intervenir là où le marché privé est absent ou trop frileux, tout en dégageant des rendements corrects pour les contribuables. Sauf que plusieurs acteurs privés estiment que la frontière est devenue beaucoup trop poreuse.
Dans les marchés baissiers – et le Canada traverse une période très difficile depuis 2022 – la présence d’un acteur public stable est plutôt bienvenue. Mais quand les valorisations redescendent et que les dry-powder privés redeviennent exigeants, voir la BDC mener ou co-mener des tours très compétitifs crée de l’amertume.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes : en 2025, BDC Capital a autorisé 354 M$ en investissements directs contre 175 M$ en indirect. Le ratio reste très orienté « direct ».
Le cas Thrive : trop gros pour ne pas perturber ?
L’autre point qui cristallise les tensions concerne le programme Thrive, lancé en 2022 avec une enveloppe de 500 M$ dédiée aux entrepreneuses, dont 300 M$ en direct. À l’époque, certains y ont vu un signal fort et nécessaire. Trois ans plus tard, le ressenti est plus nuancé.
« Je m’inquiète que BDC inonde le marché. »
– Témoignage recueilli dans le rapport DEEP Centre
Des fonds spécialisés sur les femmes fondatrices estiment que cette masse de capital public rend leur proposition de valeur beaucoup plus difficile à défendre auprès des LPs. D’autres, au contraire, rappellent que l’objectif premier de la BDC est justement de surpondérer les segments sous-investis.
Le programme emerging managers : une occasion manquée
Parmi les recommandations les plus consensuelles du rapport : relancer un programme dédié aux gestionnaires émergents. Celui-ci avait existé par le passé et beaucoup d’acteurs estiment qu’il a joué un rôle déterminant dans la maturation de l’écosystème canadien.
Or, depuis 2023, les chiffres sont implacables : les emerging managers canadiens ont levé seulement 249 M$ en 2025 selon RBCx, un plancher historique. Dans un tel contexte, un véhicule public ciblé aurait pu faire office d’ancre et attirer du capital privé en follow-on.
Malheureusement, cette proposition n’a jamais été reprise dans le plan d’action officiel qui a suivi la revue législative de la BDC.
Où est passé le feedback ?
C’est sans doute la partie la plus frustrante de l’histoire. Le gouvernement a payé pour obtenir un diagnostic extérieur et franc… puis l’a largement laissé dans un tiroir.
Le rapport DEEP Centre n’apparaît presque que dans des notes de bas de page du rapport ministériel final. Les recommandations concrètes (emerging managers, meilleur équilibre direct/indirect, etc.) n’ont pas été traduites en mesures. Le document n’a été transmis à la BDC elle-même qu’à l’été 2024, et encore, « pour information ».
Résultat : les investisseurs qui ont accepté de parler en off en 2023 se retrouvent en 2026 avec le sentiment que leur parole n’a servi à rien. Et pendant ce temps, la machine BDC continue d’avancer à grands pas dans le direct.
Et maintenant ?
La BDC affirme vouloir progressivement rééquilibrer son portefeuille vers plus d’indirect à mesure que l’écosystème mûrit. Elle rappelle aussi sa mission : financer les secteurs stratégiques et les populations sous-représentées tout en dégageant de la valeur.
Mais dans les faits, les signaux envoyés ces derniers mois (nouveaux fonds sectoriels directs, taille maintenue du véhicule Thrive, absence de programme emerging managers) vont plutôt dans le sens inverse de ce que demandait une large partie du privé en 2023.
Dans un marché canadien qui reste structurellement sous-capitalisé par rapport à ses voisins du Sud, la question de la juste place d’un acteur public aussi massif est légitime. Trop d’intervention directe risque de freiner l’émergence de champions privés. Pas assez d’intervention, et certains segments resteront orphelins.
Le vrai défi pour les années à venir sera sans doute de trouver le curseur idéal. Un curseur qui permette à la BDC de rester le « safe harbour » dont l’écosystème a besoin en période de tempête… sans pour autant devenir le concurrent que tout le monde redoute en période de reprise.
Pour l’instant, le rapport de 2023 reste surtout un document qui illustre cruellement le fossé entre consultation et action. Et tant que ce fossé persistera, la défiance d’une partie du privé envers la « banque de développement » risque de perdurer.
L’écosystème canadien a besoin d’une BDC forte… mais surtout d’une BDC perçue comme complémentaire, et non comme omniprésente.