Bending Spoons : Le Rachat d’Eventbrite Décrypté
Imaginez une entreprise italienne quasi inconnue du grand public qui, en quelques années seulement, parvient à rassembler sous son aile certaines des applications les plus emblématiques du web : Evernote, WeTransfer, Meetup, StreamYard… et maintenant Eventbrite. En décembre 2025, Bending Spoons a officialisé le rachat de la plateforme de billetterie pour 500 millions de dollars. Derrière ce coup d’éclat se cache une stratégie aussi discrète qu’efficace, qui intrigue autant qu’elle divise dans l’écosystème tech.
Bending Spoons : l’ovni italien qui collectionne les pépites du numérique
Installée à Milan, Bending Spoons n’est pas une start-up classique. Elle ne cherche pas à inventer le prochain réseau social ou la killer app de demain. Son modèle est bien plus pragmatique : repérer des produits numériques très utilisés mais mal exploités, les acquérir, puis les optimiser radicalement pour en tirer un maximum de valeur. Une approche qui rappelle parfois le private equity… mais avec une différence de taille.
L’entreprise affirme ne jamais revendre les sociétés qu’elle achète. Son ambition affichée ? Construire un portefeuille durable de services numériques qui touchent des centaines de millions d’utilisateurs chaque mois. Aujourd’hui, elle revendique plus de 300 millions d’utilisateurs actifs mensuels et environ 10 millions de clients payants à travers ses différentes marques.
Des débuts modestes… et une première vie sous le nom d’Evertale
Peu de gens le savent, mais l’histoire de Bending Spoons commence bien avant 2013, date officielle de sa création. À l’origine, plusieurs de ses fondateurs faisaient partie d’Evertale, une start-up danoise qui avait présenté son application de partage de photos Wink à la Startup Alley de TechCrunch Disrupt en 2011. Malgré une levée de fonds en amorçage, le projet n’a pas décollé.
Plutôt que de jeter l’éponge, l’équipe a continué à travailler ensemble. Après plusieurs applications maison, elle réalise sa première acquisition en 2014. C’est le début d’une longue série qui va transformer une petite structure en véritable machine d’optimisation de produits numériques.
Une stratégie d’acquisition très ciblée
Bending Spoons ne rachète pas n’importe quoi. Elle cible des applications ou services qui ont déjà conquis un large public, mais qui souffrent de stagnation, de mauvaise monétisation ou d’un manque d’investissement de la part de leurs propriétaires actuels. Une fois l’acquisition réalisée, l’entreprise agit vite :
- refonte complète de l’expérience utilisateur
- modernisation technique de l’infrastructure
- ajustements agressifs de la tarification
- réorganisation des équipes, souvent accompagnée de réductions d’effectifs
Cette méthode a valu à Bending Spoons une réputation ambivalente : d’un côté des produits qui retrouvent une seconde jeunesse technique, de l’autre des utilisateurs et employés qui dénoncent des changements parfois brutaux.
Nous achetons des entreprises que d’autres ont construites, puis nous les améliorons pour qu’elles servent des millions de personnes plus efficacement.
– Luca Ferrari, CEO et co-fondateur de Bending Spoons
Les grandes acquisitions qui ont marqué les esprits
Si les premières années ont permis de constituer une base solide, c’est vraiment à partir de 2022 que Bending Spoons est entrée dans une nouvelle dimension. Voici les opérations les plus commentées :
Evernote (2023) – L’emblématique application de prise de notes, autrefois valorisée à plus d’un milliard de dollars, change de mains. Peu après, la version gratuite est fortement limitée et des licenciements sont annoncés.
WeTransfer (2024) – Le service de transfert de fichiers lourd, très apprécié des créatifs, voit son offre gratuite durcie et une partie de ses équipes réduites.
Meetup & StreamYard (2024) – Deux plateformes complémentaires dans l’organisation d’événements physiques et virtuels rejoignent le giron milanais.
Brightcove, Issuu, Komoot, Harvest – Une série d’acquisitions qui élargit le spectre vers la vidéo professionnelle, la publication numérique, la planification d’itinéraires outdoor et la gestion de temps.
Puis arrivent les très gros poissons de fin 2025 : l’intention de racheter Vimeo pour 1,38 milliard de dollars, AOL (toujours utilisé par des millions de personnes pour leur messagerie), et donc Eventbrite pour 500 millions.
11 milliards de valorisation : comment est-ce arrivé ?
En octobre 2025, Bending Spoons officialise un tour de financement de 270 millions de dollars assorti d’une vente secondaire d’actions pour 440 millions. Résultat : une valorisation qui bondit à 11 milliards de dollars, propulsant la société dans le club très fermé des decacorns européens.
Les quatre co-fondateurs – Luca Ferrari, Matteo Danieli, Luca Querella et Francesco Patarnello – deviennent milliardaires sur le papier selon les estimations de Forbes. Parmi les investisseurs historiques ou récents, on retrouve des noms prestigieux : T. Rowe Price, Baillie Gifford, Fidelity, mais aussi des célébrités comme Andre Agassi, Bradley Cooper, Eric Schmidt ou encore The Weeknd.
Quelles leçons tirer de ce modèle atypique ?
Bending Spoons démontre qu’il est possible de créer une entreprise tech de plusieurs milliards sans avoir développé soi-même un produit star de A à Z. L’entreprise mise tout sur l’exécution, l’efficacité opérationnelle et une vision de long terme – elle répète à l’envi qu’elle “achète pour garder”.
Mais ce positionnement soulève aussi des questions légitimes :
- Les utilisateurs finaux acceptent-ils durablement les hausses de prix et les restrictions sur les offres gratuites ?
- La réduction massive des équipes après chaque rachat est-elle soutenable sur le plan humain et créatif ?
- Peut-on vraiment maintenir l’innovation quand on gère un portefeuille aussi diversifié ?
Pour l’instant, la croissance fulgurante de la valorisation semble donner raison à la stratégie milanaise. Reste à voir si elle parviendra à transformer Eventbrite – une marque très ancrée dans l’écosystème des événements – sans heurter trop frontalement sa communauté historique.
Vers un conglomérat tech européen ?
Avec plus de 2,8 milliards de dollars de dette levée pour financer AOL et d’autres opérations, Bending Spoons dispose désormais de moyens financiers comparables à ceux de certains géants américains. La société continue de recruter massivement (plus de 600 000 candidatures en 2025) tout en maintenant une culture exigeante.
Si elle parvient à conserver la confiance des utilisateurs tout en continuant à générer de la croissance rentable, Bending Spoons pourrait bien devenir le premier vrai conglomérat tech né en Europe depuis longtemps. Une success story qui prouve que, parfois, la meilleure innovation consiste à redonner un second souffle à des produits que tout le monde croyait condamnés à stagner.
À suivre de très près en 2026.